Cet ouvrage s’emploie à faire le bilan de plusieurs décennies de géopolitique européenne, articulé autour de l’événement-rupture qu’est la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Une entreprise qui arrive à point nommé en cette année de commémoration.
Chercheur à l’IRIS et enseignant au Collège interarmées de défense, l’auteur est spécialiste de géopolitique européenne et russe depuis le début des années 1980. Son travail se veut à la portée de tous, chaque chapitre s’ouvrant sur des rappels très généraux avant d’entrer dans le cœur des débats sur l’évolution de la géopolitique européenne. Son originalité principale tient à la multitude des rencontres et entretiens menés par l’auteur auprès des acteurs de l’histoire européenne (européens mais également américains, russes etc…). Certains éléments vécus d’ailleurs ne manquent pas de saveur, comme cette rencontre avec un général du FSB (ex-KGB) qui tente de le recruter pour en faire un espion, mais noie sa tentative d’approche dans la vodka !
Trois thèmes centraux sont développés dans l’ouvrage :
Les Américains, victorieux de la guerre froide et surtout de l’après guerre froide
Première partie de l’analyse, le jeu des deux superpuissances, Etats-Unis et URSS, dans les mutations géopolitiques de l’Europe. Durant les années 1980, la guerre froide se dénoue par la stratégie ultime déployée par les Soviétiques, incarnée par la figure consensuelle de Gorbatchev de « Parasiter » les Occidentaux (en leur extirpant crédits et technologies) et de les diviser (en appelant à la réunion de la « maison commune Europe »). Une stratégie qui fait long feu, car en face Reagan joue deux coups de poker successif pour amener les Soviétique au tapis, l’Initiative de Défense stratégique puis les négociations de désarmement. Bush Père continue dans la même lignée en soutenant la réunification de l’Allemagne et son entrée dans l’OTAN. Depuis, l’OTAN constitue le principal instrument de la victoire des Etats-Unis dans l’après guerre-froide. L’ouvrage comporte des pages intéressantes sur son fonctionnement et ses relations à l’Union Européenne qu’il accuse d’être à la traîne de l’organisation américaine.
Les relations franco-allemandes, une clef de la géopolitique européenne
La deuxième partie de l’analyse est consacrée au couple franco-allemand en Europe. Après avoir rappelé les grandes lignes des relations franco-allemandes depuis l’après-guerre, moins idylliques qu’on l’a souvent dit, l’auteur pose la question de savoir si elles sortent renforcées ou affaiblies de la chute du mur de Berlin. Le bilan est très contrasté. Dès le départ, les Français en la personne de François Mitterrand tentent en effet de freiner la réunification allemande, car elle menace la position de la France en Europe et même dans le monde. Helmut Kohl, quant à lui, impose la réunification à ses partenaires européens sans grande concertation. Depuis, la relation bilatérale demeure très tendue sur des questions essentielles comme la monnaie unique, les élargissements à l’Europe centrale et orientale, les ajustements institutionnels corrélatifs (traité de Nice en 2000). La lune de miel franco-allemande de 2003, autour de la question de la guerre en Irak et de la célébration du 40e anniversaire du traité de l’Elysée, ne résiste pas à l’affirmation d’un « nouvel atlantisme » par Schröder dès 2004 et à son rapprochement avec Bush. Les élargissements de 2004 et 2007 ouvrent l’Europe à des Etats majoritairement atlantistes eux aussi et la France s’en trouve marginalisée d’autant.
L’Europe face à une somme considérable de défis
La troisième et dernière partie est consacrée aux défis que l’Union européenne doit relever après les élargissements des années 2000, passant de 15 à 27. Elle fait le tour de trois questions fondamentales : quels nouveaux membres intégrer et selon quel calendrier ? Jusqu’où l’Union européenne doit-elle s’élargir et avec quels moyens ? Cette question est débattue en particulier au regard des perspectives d’intégration comparées de la Turquie et de la Russie : si l’une entre, pourquoi pas l’autre ? Enfin, quelles positions l’UE doit-elle tenir face aux Grands : Russie, Etats-Unis, Chine ? Cette question met de nouveau à nu la cruelle absence de stratégie commune à 27 : une preuve de l’inefficacité de la PESD et de l’Irrealpolitik à l’européenne, pour reprendre une formule de Védrine.
Bref, voilà un ouvrage fort stimulant pour commémorer en cette année 2009 les vingt ans de la chute du mur de Berlin, en pleine conscience des enjeux politiques et géopolitiques que cet événement majeur a soulevé et continue de soulever. Evidemment, le lecteur ne manquera pas de s’interroger sur le parti pris de l’auteur d’articuler l’analyse autour de trois thèmes uniques et de déployer une géopolitique qui relève essentiellement de jeux diplomatiques et d’acteurs étatiques. De même, certains développements sur la stratégie de « parasitisme » déployée par Gorbatchev vis-à-vis des Occidentaux, sur le passage en force des Allemands au sujet de la réunification vis-à-vis de leurs partenaires européens, ou sur les tentatives du président François Mitterrand d’entraver la réunification allemande se prêtent à la discussion voire à la controverse. Tout du moins l’auteur nous donne-t-il à questionner certains épisodes de l’histoire récente de notre continent, ce qui recoupe d’autres enjeux en ce mois de juin 2009, électoraux cette fois.
Renseignements pratiques.
Vingt ans après la chute du mur. L’Europe recomposée, Choiseul (Paris), 2009, 260 pages
Le livre en une phrase.
Un bilan de plusieurs décennies de géopolitique européenne, articulé autour de l’événement-rupture qu’est la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, nourri de multiples rencontres et entretiens menés par l’auteur auprès des acteurs de l’histoire du continent.
Public concerné.
La précision des connaissances et l’approche historique fera de cet ouvrage un outil particulièrement utile pour les étudiants en histoire contemporaine, en sciences politiques et en relations internationales. Le grand nombre d’anecdotes et de témoignages originaux peut séduire un large public.

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