En mars et avril 2010, medias et people ont beaucoup parlé d’Eric Zemmour. C’était l’un de ces mouvements d’indignation collective dont Paris est coutumier depuis une vingtaine d’années. Difficile à vivre, l’épreuve présente quelques avantages : Mélancolie française figure parmi les meilleures ventes de l’année et Zemmour pourrait dire, comme Hitchkok écrivant à un critique particulièrement hargneux : « J’ai beaucoup pleuré en lisant votre article dans le taxi qui m’emmenait déposer mon chèque à la banque »…
La polémique a dopé les ventes mais étouffé le débat. La critique n’a guère retenu que le dernier chapitre et jugé provocatrice la comparaison qu’il établi entre les grandes invasions barbares et l’immigration de peuplement actuelle. Elle faisait ainsi une impasse (volontaire ?) sur le fond. Le lecteur n’attendra pas, en 251 pages, une histoire de France circonstanciée. Mais il trouvera une thèse originale, une véritable argumentation et, surtout, de nombreuses fulgurances : parfois Zemmour fait une pause, jette un regard personnel sur un épisode ou un personnage, assène un jugement déroutant, puis reprend et explique gentiment au lecteur désorienté. C’est brillant, personnel, donc arbitraire dans le choix de ces temps d’arrêt, parfois discutable, jamais banal. Et cela donne à penser. Mais à quoi d’autre peut bien servir un livre ?
La thèse : soyez dignes de Rome !
Le lecteur (très) pressé pourrait se contenter de lire les titres de chapitre de l’ouvrage ! Le premier s’intitule Rome, le dernier la chute de Rome ; entre les deux, la déclinaison graduée de l’échec – l’Empereur, le Chancelier, le Maréchal, le Général, le Commissaire, le Belge. Et comme héroïne du chapitre II, Carthage alias la puissance maritime, l’Angleterre puis les Etats-Unis, qui brisa le rêve français.
Ce rêve c’est celui de l’Empire. La thèse de Zemmour tient en sa première phrase : « La France n’est pas en Europe ; elle est l’Europe ». Et de préciser : « Son destin était de rassembler l’Europe continentale ». Ce n’est pas qu’il ignore la thèse opposée qui fait de la France la Nation par excellence : aux yeux de beaucoup, l’Empire rassemble des communautés diverses derrière un unique souverain, la Nation constitue à l’opposé un ensemble « cohérent et fort » et contraindrait les minorités à s’assimiler. Ce n’est pas la position d’E. Zemmour tout heureux sans doute de surprendre à nouveau ceux qui connaissent son refus du communautarisme et son intransigeance en matière d’assimilation. La France aspire à devenir un Empire, mais un Empire assimilateur : c’est « notre manière unique d’assimiler les étrangers, à la mode romaine, à la fois hautaine et égalitaire ».
De Rome à la France, la continuité prend pour lui différentes formes.
D’abord la notion d’imperium, de souveraineté : « Le roi est empereur en son royaume ». La France constitue la nation politique par excellence, une construction de l’Etat qui dépérit s’il s’affaiblit.
Ensuite l’aspiration aux frontières naturelles afin de retrouver les limites de l’ancienne Gaule romaine.
Puis la volonté d’organiser le continent autour d’elle - l’auteur rappelle une formule de J.C. Petitfils évoquant « [le] projet [de Richelieu] de concorde européenne placée sous la tutelle française.
Enfin le primat accordé à la culture, outil d’assimilation, instrument de conquête des esprits avant celle des territoires. Les Capétiens faisaient du Gramsci sans le savoir !
Les étapes de la démonstration : du Capitole à la Roche tarpéienne
Patiemment poursuivi pendant sept siècles, le projet semble aboutir au XVIIe siècle. Deux dates sont mises en avant : le siège de La Rochelle en 1628 qui marque la fin des féodalités et du Moyen-Age, le traité de Westphalie en 1648 qui « donne les clefs de l’Europe » à la France. L’auteur ne s’étend pas sur les étapes antérieures, il se concentre sur les obstacles qui feront avorter le projet et sur les échecs qui entretiennent sa nostalgie.
En 1651, les Actes de navigation donnent à l’Angleterre les moyens de sa domination sur les mers. Dès lors les règles du jeu changent. Alors que la France persévère dans son projet continental, forte de son territoire, de sa population, de son armée et de sa culture, Londres accapare la « première mondialisation » lancée par les Ibériques. La « bataille de la mondialisation » est perdue en 1763 quand la France renonce au Canada et à l’Inde lors du traité de Paris. Depuis ce moment la France trouve face à elle les puissances maritimes, « de Voltaire à Minc », ses élites libérales prônent l’imitation des institutions anglo-saxonnes et le compromis géopolitique, pour ne pas dire le suivisme.
La Révolution et l’Empire manquent de réaliser le projet capétien. La France atteint ses « frontières naturelles », elle met sous tutelle l’Italie du Nord (l’ancienne Gaule Cisalpine), elle organise autour d’elle le continent. Les révolutionnaires adoptent les postures et le langage des républicains romains, Napoléon se proclame consul, puis empereur. Comme toujours, la conquête des terres a été préparée par celle des esprits : « la plupart des républiques sœurs sont mûres pour le message égalitaire français. » L’échec tient, selon E. Zemmour, à différentes erreurs de l’Empereur : tenter de se faire admettre par les souverains en place – « il y avait du Madame Verdurin dans sa manière naïve de parler de son oncle Louis XVI » ; s’égarer loin de l’ancienne Gaule romaine, en Espagne et en Russie ; dresser contre lui l’Europe des nations. Zemmour accorde une large place au Blocus continental dont il souligne, après d’autres, qu’il a mis l’Angleterre au bord de l’effondrement. La défaite française en Russie sauva Londres.
« Par les guerres de la Révolution et de l’Empire, la France, par un effort surhumain, avait joué son va-tout… Un tapis au poker ».
La suite n’est qu’alternance entre sursauts avortés et résignation. Résignation l’attitude de Talleyrand à Vienne qui tiennent en deux phrases du diable boiteux : « Je ne sais pas ce que nous ferons ici, mais je vous promets un noble langage » et, après avoir réussi sa manœuvre : « La France n’est plus isolée en Europe » - deux formules dont l’auteur fait les règles d’or de la diplomatie françaises jusqu’à nos jours. Sursaut la conquête d’Alger par Charles X ou les efforts de Napoléon III qui, tout en cultivant l’amitié anglaise, tente de grossir le « pré carré » et de reprendre pied dans la mondialisation (aventure mexicaine). Sursaut bien sûr la première guerre mondiale, mais Foch est privé de la grande offensive finale qui aurait donné au pays une victoire totale et Clemenceau doit renoncer à la rive gauche du Rhin. Quant à l’Empire colonial, il n’est qu’un « Empire de substitution. De compensation. De consolation ». De Gaulle y renoncera et placera les espoirs de renouveau dans la bombe atomique et le verbe anti-américain. Malraux dans la culture. Pompidou dans l’industrie. Les socialistes dans le discours des droits de l’homme. En parodiant Zemmour, on pourrait parler de stratégies de consolation. La France n’a plus les moyens de ses ambitions, elle n’a même plus la volonté de faire semblant. Le retour de la France dans l’OTAN confirme les inflexions prises après 1815. La France peut se réjouir, elle n’est plus seule dans le monde occidental : « Louis-Philippe l’emportait sur Napoléon et Talleyrand sur Richelieu ».
Pépites
Comme à la télévision, E. Zemmour multiplie les jugements fracassants et les éclairages originaux. Le déroulement de sa thèse n’épuise donc pas l’ouvrage. En se promenant dans le texte, le lecteur rencontrera au passage une étude des évolutions de la gauche et de la droite (chapitre VI), un récit de la construction européenne « à la fois seul salut de la France et fin de son histoire » (chapitre VII), un appel à l’intégration de la Wallonie dans l’ensemble français (chapitre VIII). Sans oublier le dernier chapitre intitulé La chute de Rome qui analyse les pannes de l’assimilation et conclut sur un jugement plus nuancé que ne le croit ses détracteurs : « Seul pays européen à accroître sa population…, la France retrouve sa domination démographique sur le continent au moment où la nation, à force de concentrations ethniques et de diversité multiculturelle, risque de redevenir cet « agrégat institué de peuples désunis » que décrivait Mirabeau à la veille de la Révolution française ».
Le chapitre consacré au « Maréchal » constitue l’un des plus stimulants de l’ouvrage. Amoureux du paradoxe, E. Zemmour s’en prend à l’idée reçue selon laquelle Pétain aurait fait le « bon choix » en 1917 (adopter une stratégie défensive en attendant les Américains et les chars) et le « mauvais » en 1940 (signer l’armistice plutôt que capituler). Il réhabilite du coup le général Mangin et sa stratégie offensive qui aurait pu faire céder le front allemand un an plus tôt. Il rappelle aussi le nombre de morts de la campagne de France – 100 000 soldats dont ne parle jamais, autant proportionnellement qu’en 1914. Paradoxe, la défaite et l’armistice sauvent le pays et la courbe des naissances remonte à partir de 1942.
Fou d’amour
Au Moyen-Age la mélancolie était l’autre nom de la folie. Un terme que certains aimeraient accoler à l’œuvre de Zemmour. Ils critiqueront le ton enflammé, les affirmations catégoriques, les passerelles que l’auteur multiplie entre le passé et le présent – tout ce que ses admirateurs aiment au contraire. Ces derniers aimeront aussi le style, toujours aussi brillant, l’érudition, la clarté de l’exposé, l’honnêteté profonde d’un homme qui ne sait pas transiger avec la vérité et se conduit en pédagogue passionné. Une raison de feu.
Alors, fou, Zemmour ? S’il l’est, c’est d’amour. Le livre multiplie les descriptions de la France qui sont autant de déclarations. Il apprend en fait beaucoup, même si c’est de façon allusive, sur un auteur discret.
De la France, Zemmour aime d’abord passionnément la langue et la culture – on pourrait presque dire qu’il se croit obligé de payer la dette qu’il a contractée auprès de tous les écrivains qui l’ont formé ; toute son action, tout son discours s’expliquent sans doute par ce sentiment.
Il aime aussi la vigueur assimilatrice qui faisait dire à Stanislas de Clermont Tonnerre qu’il fallait « tout donner aux juifs comme individu, tout refuser aux juifs comme nation ». Une assimilation qui passe justement par la culture. Une assimilation et une culture dont il a l’impression qu’elles défaillent aujourd’hui. D’où cet ouvrage et cette mélancolie.
Qu’est-ce d’ailleurs que la mélancolie sinon le souvenir d’un rêve, la présence d’une absence, une balafre dans le temps ? Toute histoire d’un être aimé est mélancolie.
Renseignements pratiques.
Eric Zemmour, Mélancolie française, Fayard Denoël 2010, 251pages, 17 €
Le livre en deux phrases.
Pendant la plus grande partie de son histoire, la France n’a poursuivi qu’un seul but, reconstruire l’Empire romain, c’est-à-dire à la fois s’étendre jusqu’aux frontières de l’ancienne Gaule et organiser le continent autour d’elle. Un projet qui échoue en 1815 et qu’elle peine à reprendre depuis.
Public concerné.
Tous publics à condition qu’ils aiment beaucoup l’Histoire et un peu la France.
Mots clefs.
France. Empire. Rome. Napoléon.

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