Comment ? Jusqu’où ? Pourquoi ? Où ?, Les questions de la géopolitique mondiale en 2009-2010
Participants :
- J.-M. Huissoud
- F. Munier
- P. Gauchon
- C. Tellenne
- D. Hamon
Comment les Etats-Unis peuvent-ils enrayer un déclin que la crise paraît précipiter ?
Par Pascal Gauchon, professeur en ECS à Ipésup.
Quinze minutes pour savoir si les Etats-Unis sont en proie à un déclin irréversible ou s’ils rebondiront. Il n’y a pas de temps à perdre. D’autant plus que les avis sur ce sujet changent à grande vitesse. Il y a 10 ans, Hubert Védrine inventait le terme d’hyperpuissance. Il y a un an les médias décrivaient une Amérique effondrée. Il y a un mois, Ben Bernanke annonce la sortie de la crise. Dépêchons-nous de terminer cet exposé, car je crains d’être obligé de dire en conclusion l’inverse de ce que j’aurai annoncé en première partie !
Allons donc à l’essentiel : mon exposé tient en une question : Obama est-il en train de réussir ? Je me bornerai à aborder la question de la puissance, sans parler de la politique intérieure américaine. Ma réponse sera simple, en trois parties : plutôt oui, hélas ! , mais cela est indifférent.
Plutôt oui.
Sans doute est-il un sujet sur lequel on voit mal Obama réussir. Il s’agit du hard power. D’abord il a hérité d’une situation difficile. Mais il a aussi une part de responsabilité. Il a annoncé le retrait d’Iraq au risque que le chaos s’installe ensuite. Il a promis une intensification des combats en Afghanistan et aujourd’hui le général McChrystal réclame de plus en plus de troupes. On revit l’engranage du Viêt-nam.
La solution d’Obama ? En Iraq, augmenter le nombre de mercenaires non américains au fur et à mesure qu’il retire des soldats américains – leur nombre a augmenté de 25 % en un an et ils sont 135 000 selon une commission bipartite du Congrès réunie le 7 juin 2009. Pendant la campagne électorale, Obama n’avait pas de mots assez durs pour critiquer le recours à ces mercenaires. Il doit maintenant croiser les doigts en espérant qu’ils tiendront le choc après 2011.
Quant à l’Afghanistan, après avoir expédié 21 000 combattants supplémentaires auxquels s’ajoute des troupes de soutien, il doit répondre rapidement à la demande de McChrystal. Cela suffira-t-il pour le contrôle de la population qui est au cœur de la stratégie de Petraeus et McChrystal ?
En revanche il semble réussir en ce qui concerne le soft power. Les Etats-Unis se veulent maintenant soucieux de l’environnement avec le Clean Energy and Security Act de juin 2009.
Ils se proclament pour la paix et la fin de l’arme nucléaire par le discours de Prague.
Ils se donnent comme modèle de la diversité et font venir des jeunes des banlieues pour les convaincre de visu de la supériorité du système américain –dimanche dernier encore une dizaine de jeunes élus venus des banlieues sont partis aux Etats-Unis dans le cadre de programme organisés par l’ambassade afin d’étudier les vertus du communautarisme d’outre-Atlantique. Et certains disent que le modèle américain ne fonctionne plus !
Obama renoue avec l’islam lors du discours du Caire de juin 2009. Il rompt avec l’unilatéralisme, renoue le dialogue avec la Russie.
Il sait surtout faire preuve de sang froid et de professionnalisme, évitant d’envenimer les choses lors des émeutes de Téhéran ou du coup d’état contre Zelaya au Honduras. Consécration suprême, il obtient le prix Nobel. Bien sûr les républicains comparent déjà Obama à Carter, parlent d’angélisme et de faiblesse face à la Corée du Nord et à l’Iran.
C’est oublier le rôle positif que Carter a joué pour le modèle américain en lançant la croisade des Droits de l’Homme contre l’URSS. Souhaitons simplement à Obama de savoir se montrer plus efficace en cas de crise.
Enfin quelques éclaircies apparaissent en ce qui concerne le gold power. La récession ralentit. Les demandes de mise en logement repartent à la hausse, le Dow Jones est passé de 6 000 points en septembre 2009 à près de 10 000 actuellement. Chose étonnante les revenus augmentent grâce au plan de relance et la consommation des ménages a progressé de 2,7 % en août. Seule ombre au tableau – de taille : le chômage qui atteint les 10 % et ne diminuera que si la croissance repart fortement – ce que Ben Bernanke et Tim Geitner nous promettent dès janvier 2010.
Pourquoi « hélas » dès lors ?
D’abord parce qu’Obama n’est pas un Européen. C’est un Américain, et ceux qui s’étaient enthousiasmés pour lui sur le vieux continent le découvrent un peu tardivement.
Ses engagements en faveur de l’environnement restent prudents, trois fois moins ambitieux en termes de réduction d’émission de CO² que celles de l’Union européenne.
Pour l’encadrement des bonus, il a accepté les demandes européennes mais refusé tout chiffrage précis.
Beaucoup d’Européens se disent déçus et le trouvent déjà trop modéré en ce qui concerne ses réformes, en particulier la réforme de la santé. Ils oublient qu’Obama est le président des Etats-Unis, qu’il a le plus grand mal à faire passer ce texte et qu’il ne peut le faire que s’il accepte un compromis.
En fait, Obama doit tenir compte d’une opposition qui a démontré sa force lors de la manifestation de Washington, le 12 septembre.
Il doit tenir compte de Wall Street dont l’influence sur l’administration reste considérable grâce à son conseiller économique, Laurence Summers, ancien consultant pour Godlman Sachs.
Comme démocrate il doit tenir compte des syndicats d’où quelques mesures aux relents protectionnistes.
Sur le plan géopolitique, comme Américain né à Hawaï, il tient compte de l’Asie autant sinon plus que de l’Europe. La grande décision du dernier G 20 c’est le transfert de 5 % des quotes-parts et donc des droits de vote de la vieille Europe aux pays émergents, en tout premier lieu à la Chine. La première visite de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a été pour la Chine. Ainsi s’esquisse le G2, nouveau pivot de l’économie et de la géopolitique mondiale, dans l’ambiguïté d’une paix méfiante entre deux pays partenaires et rivaux. Et l’Europe risque de se trouver marginalisée dans ce dialogue trans-pacifique. Fait emblématique, Obama a refusé à Gordon Brown une entrevue privée lors du dernier G 20. La « relation spéciale » n’est plus ce qu’elle était.
Hélas, deux fois hélas, car à peine l’esquisse du semblant d’une reprise semble-t-il se produire que les mauvaises habitudes américaines reviennent au galop : les banquiers remboursent les aides pour pouvoir se payer aussi bien qu’autrefois, les ménages se remettent à consommer (ce qui a au moins le mérite de soutenir la croissance), l’endettement bondit, non plus celui des particuliers, mais celui de l’Etat qui atteint 12 000 milliards de dollars.
Comme au bon vieux temps les banques se mettent à titriser et à restructurer ; il ne s’agit plus des subprimes, mais des dettes publiques : 15 % d’obligations d’Etat grecques, 20 % de bons du Trésor américain, 5 % d’obligations allemandes pour donner confiance. Cela s’appelle, comme autrefois, de la « gestion dynamique ».
Rien n’a changé sur le fond. Comme le dit Patrick Arthus dans Peut-on encore sauver l’Amérique, la croissance autrefois, la reprise aujourd’hui ont tiré la vente d’actifs au monde, d’où l’importance de l’innovation financière qui revient toujours, selon un banquier, à trouver les moyens de prêter à des gens à qui l’on ne devrait pas prêter – autrefois les acheteurs de logement, aujourd’hui le Trésor américain.
Dopée par des taux d’intérêt pratiquement nuls la masse monétaire explose. Dans la chaleur trompeuse des salles de marché gonfle la prochaine bulle. Et le dollar, qui s’était redressé jusqu’au printemps, a recommencé sa dégringolade.
C’est peut-être ce fait qui peut conduire à parler d’un inévitable déclin des Etats-Unis. Il suffirait que la Chine cesse de soutenir le dollar. Pour l’instant, elle continue de le faire ; sans doute n’a-t-elle aucun intérêt à l’effondrement de l’économie américaine – quoique la baisse des importations américaines ne semble pas affecter pour l’instant sa croissance – le signe d’un changement majeur ? Si demain Pékin avait le sentiment qu’elle ne dépend plus du marché intérieur américain, elle ne dépendrait plus du dollar.
De toute façon, il faudra bien que les Etats-Unis accorde quelque chose en échange de ce soutien au dollar, et quelque chose de plus conséquent que quelques pour cents de quotes parts au FMI. Taiwan ? Il est de fait que la Chine populaire y est de plus en plus présente, elle en est devenue le premier partenaire commercial. Pékin a annoncé qu’il soutiendrait l’industrie taiwanaise, demandé à des firmes chinoises de remplacer les fournisseurs occidentaux par des taiwanais (pour 15 MM. $), accordé des prêts aux entreprises locales en difficulté. Doucement, calmement, inexorablement la Chine resserre son étreinte. Le nombre de pays qui reconnaissent Taiwan se réduit comme une peau de chagrin, le Costa Roca, le Sénégal, le Niger… se sont tournés vers Pékin qui leur offre maintenant plus d’argent que Taipeh. D’une certaine façon, c’est la même chose avec Washington. Les conditions de la réunification se mettent en place.
Sensible au rapport de forces, le prix Nobel de la paix Obama a renvoyé à plus tard sa rencontre avec le prix Nobel de la paix le daïli lama. Après son voyage en Chine de novembre…
Vous croyez que je fais du catastrophisme en envisageant une nouvelle crise, que j’exagère, que je me moque… Un peu car il ne faut rien prendre au sérieux, surtout pas ce que nous pensons. Mais je ne suis pas le seul. Relisez l’article de Vittori dans Les Echos du 29 septembre 2009. Il évoque ce jour du 9 novembre 2015 où D. Strauss Kahn, président du FMI, vient voir Obama pour le prévenir que la nouvelle bulle va bientôt éclater. Il se fait éconduire par le président américain qui lui explique que personne ne doit lui dicter ses actes, surtout pas un Français. Neuf mois plus tard, éclate le « Treasory Bond Krach ».
En conclusion, les problèmes de fond de l’Amérique viennent de loin, bien avant l’élection d’Obama, et ils s’inscrivent dans des tendances lourdes qui dépassent sa présidence, même s’il était réélu. Comme autrefois, il existe trois fondements à la puissance américaine, le dollar, le dollar, le dollar. Et cette puissance souffre de trois fragilités – le dollar, le dollar, le dollar. C’est pourquoi je disais que « tout est indifférent ».
Pour faire bref et en parodiant l’opérette La fille de Madame Angot : « C’était pas la peine, c’était pas la peine, c’était pas la peine assurément de changer de gouvernement ».

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