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Les guerres médiquesLes guerres médiques
Naissance de l’Occident


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A quoi bon étudier la Grèce antique ? Le profane imagine des hurluberlus entourés de chats et penchés sur des manuscrits poussiéreux, perdus dans un monde ancien dont ils ne sortent que pour de violentes querelles à propos d’un bout de poterie ou de l’orthographe d’un nom.

Peter Green apporte une réponse dès l’introduction : « [Ce livre] est le plus intimement et le plus agréablement lié… à l’expérience physique et sentimentale de mon long séjour en Grèce… [Il] restera à jamais associé dans mon esprit à mon exploration, essentiellement à pied, d’Athènes, de Phalère, du mont Cithéron, des gorges de Tempé, de la piste montagneuse du Kallidromos, de l’Isthme et du Péloponnèse ». Aux yeux du profane, cela ne rend pas les études grecques plus sérieuses, mais au moins plus hygiéniques ! Tout l’ouvrage se ressent de cette connaissance intime des lieux autant que des textes, le souffle du grand air et de la passion l’animent. Comme Jacqueline de Romilly donne d’impression d’être tombée amoureuse de « son » Alcibiade, Peter Green est devenu un partisan fanatique de Thémistocle au point de se montrer injuste envers ses adversaires.

C’est qu’à ses yeux Thémistocle a sauvé non seulement Athènes, non seulement la Grèce, mais la civilisation occidentale en gestation. « Ce que les théories refusent de comprendre, c’est que l’ensemble des concepts de liberté politique et intellectuel […] a dépendu d’une chose : du fait que les Grecs, quels qu’aient été leurs motifs, ont décidé de s’opposer au système de l’absolutisme palatial propre à l’Orient… » Face au gigantesque empire perse, il n’y a que 24 cités pour envoyer des troupes à Platées, la dernière grande bataille du conflit, soit de 30 à 40 000 hommes. Leur victoire rendit possible le déploiement de la civilisation grecque donc d’une certaine conception de l’homme et de la cité dont nous sommes les héritiers.

 Un noble et puissant adversaire

Ce n’est pas que les Perses fussent un ennemi méprisable, Peter Green suit sur ce point l’historiographie moderne. Il rappelle l’émergence incroyablement rapide, en un demi-siècle, de leur puissance qui unifie tout le Moyen Orient de l’Asie centrale à l’Egypte. Il insiste sur l’idéal aristocratique des nobles perses, sur leur goût de la beauté et du luxe, sur l’efficacité de leur administration, sur leur sens de l’Etat et de l’autorité, sur les grands travaux qu’ils accomplirent. Mais l’auteur préfère visiblement les valeurs grecques ou plutôt athéniennes qu’il résume d’un mot : agora, le marché où s’échangent les marchandises avant de devenir le centre politique où circulent librement les idées.

L’auteur risque pourtant en passant une critique de la démocratie athénienne par une anecdote : passant devant de vieilles galères abandonnées et pourries, le père de Thémistocle aurait soupiré devant son fils : « Voici justement, mon garçon, la façon dont le peuple athénien traite ses chefs lorsqu’il n’en a plus l’usage ». Comme quoi le peuple peut se montrer aussi ingrat qu’un despote et se méfier autant que lui de la grandeur. Peter Green se refuse aussi à dénigrer, comme cela a souvent été fait, les chefs perses et en particulier Xerxès dont il montre au contraire les calculs, ses hésitations à la veille de Salamine, les contraintes qui pesaient sur lui en matière de ravitaillement et qui peuvent expliquer des décisions contestables. Il rappelle l’efficacité des troupes d’élite comme les Immortels (la garde de 10 000 hommes ainsi nommés parce que les morts étaient immédiatement remplacés par des soldats gardés en réserve). Il démontre que le plan d’invasion perse a été soigneusement organisé avec une remarquable logistique.

L’ennemi des Grecs est donc redoutable. Il a soumis les cités grecques d’Asie Mineure, il a pris pied en Europe en 513 av. JC, il dispose d’alliés sur place (la Macédoine, la Thessalie, Thèbes). Sans Doute Darius eut-il tort de croire qu’une trentaine de milliers de soldats suffiraient pour soumettre Athènes en 480 av. JC, mais Xerxès rassemblera une troupe que l’auteur estime à 200 000 soldats et 700 navires de combat.

 Thémistocle, le sauveur

Peter Green rappelle brièvement les événements qui mènent à la première guerre médique : la révolte des cités grecques d’Asie Mineure au début du Ve siècle, l’aide que leur apporte Athènes (mais pas Sparte), l’envoi par Darius aux cités grecques de messagers qui réclament « la terre et l’eau », c’est-à-dire la soumission ; les Athéniens refusent, les Spartiates jettent les plénipotentiaires au fond d’un puits où ils trouveront ce qu’ils demandent…

Puis les événements s’enchaînent : la première expédition repoussée par 10 000 hoplites athéniens et leurs alliés platéens à Marathon en 480, la seconde menée par Xerxès lui-même, la résistance héroïque des Spartiates de Léonidas aux Thermopyles dont l’auteur fait un acte de devotio, « consécration volontaire d’un homme à une divinité ou à un idéal », les premiers combats sur mer à l’Artémision où la flotte grecque fait bonne figure, surtout la victoire décisive à Salamine en 480 av. JC grâce aux 300 trières grecques (dont 200 athéniennes), puis le succès de Platées contre le corps de Mardonios que Xerxès avait laissé sur place et, au même moment, celui de Mycale, sur mer, où la flotte perse est anéantie. Peter Green n’oublie pas de décrire le triomphe des Grecs de Sicile sur les Carthaginois à Himère, le même jour que les Thermopyles. Ainsi la Grèce avait résisté sur deux fronts à la pression de l’Orient, puisque Carthage était une cité fondée par les Phéniciens et agissait en coordination avec les Perses.

L’originalité de l’ouvrage est l’importance qu’il accorde à Thémistocle. Issu d’une famille aristocratique, il se met à la tête du clan populaire et comprend rapidement l’importance de la marine. C’est lui qui persuade les Athéniens d’utiliser l’argent des mines du Laurion pour bâtir une flotte de guerre, lui qui milite pour une stratégie fondée sur la stratégie navale, lui qui organise la manœuvre de Salamine. L’auteur se réjouit de tous ses actes y compris les campagnes de dénigrement contre ses adversaires aristocratiques qui croient dans la force des hoplites, y compris les ruses destinées à abuser ses alliés spartiates comme son ennemi Xerxès… En contrepoint apparaît un personnage sur lequel P. Green ne s’attarde pas, médiocrement honnête, manipulateur, injuste envers ses adversaires politiques, qui paraît même déçu de la victoire de Marathon dans la mesure où elle couronne un rival, Miltiade. Et, en dernier ressort, le maître d’œuvre de l’impérialisme athénien que développera après lui la cité « démocratique » par excellence.

 Passion contagieuse

La passion de Peter Green est contagieuse. Elle n’en est pas moins une passion. On regrettera que l’auteur présente les autres Grecs sous un jour discutable, les généraux spartiates comme des « lourdauds », les aristocrates athéniens comme suspects de trahison, les adversaires de Thémistocle comme des conservateurs bornés.

Plus grave, dans son désir de faire partager ses convictions, l’auteur cherche à se faire comprendre en utilisant des comparaisons douteuses avec l’époque moderne : les cités ralliées aux Perses sont traitées de « collabos » (en français dans le texte), les manœuvres des Immortels comparées à celles des chars allemands pendant la seconde guerre mondiale et… les Thermopyles assimilées à Dunkerque. Il fallait un Anglo-Saxon pour oser ce rapprochement en oubliant que les soldats anglais, loin de combattre jusqu’au dernier dans la poche encerclée, y ont abandonné leurs « alliés »… Beaucoup de Français y virent une trahison qui, justement, contribua à la collaboration.

Dans sa préface, l’auteur se défend de tout anachronisme et explique qu’il a simplement voulu utiliser des images qui parlent à un public profane. Au risque de conduire à quelques contre-sens, par exemple sur la tyrannie grecque particulièrement maltraitée ou sur le rôle de Sparte, trop souvent survolé.

 Orient vs Occident

Reste que cet ouvrage confirme de nombreuses analyses, par exemple celles de Toutes montrent que notre conception de l’Orient et de l’Occident remontent aux Guerres Médiques et plus précisément à la façon dont Hérodote nous a raconté ces combats. Sur le champ de bataille, l’Orient et l’Occident se définissent en opposition l’un à l’autre avant de se combattre : d’un côté des citoyens-soldats animés d’un farouche désir d’indépendance, de l’autre une foule de guerriers sous l’autorité d’un despote qui décide de tout. Peter Green a le mérite de nuancer cette image caricaturale en rappelant les valeurs aristocratiques de la noblesse iranienne. Il signale même, sans s’attarder, que ces valeurs n’étaient pas radicalement différentes de celles des Spartiates qui représentent, autant qu’Athènes, la résistance grecque à l’envahisseur. Un point qu’il serait intéressant de creuser et qui permettrait d’ébaucher une critique des notions d’Orient et d’Occident et de la représentation que nous en sommes faite à la suite de nos ancêtres, les Grecs.

Reste que, représentation ou réalité, l’Occident a forgé son identité à partir de ce conflit et en opposition à l’Orient. Un couple, qui 2 500 ans plus tard, n’a rien perdu de son actualité.

Pascal Gauchon

 Renseignements pratiques.

Les guerres médiques par Peter Green. University of California 1996/Editions Taillandier 2008. 446 pages, 29€

 Le livre en deux phrases.

Notre civilisation n’a pu se développer que grâce au combat de quelques dizaines milliers de Grecs qui arrêtent l’Empire perse en pleine expansion lors des Guerres Médiques. De Marathon, Thermopyles et Salamine date la naissance de l’Occident. « Un jour seulement mais ce jour continue, sub specie aeternitatis, a irradié et dynamisé tout notre patrimoine occidental maintenant et à jamais ».

 Public concerné.

Même s’il est débarrassé de tout son appareil de notes, l’ouvrage servira les universitaires et les étudiants grâce à la précision des connaissances, surtout en ce qui concerne la stratégie militaire (connaissance du terrain, des manœuvres navales, des problèmes d’intendance…). Son style vivant et son ton passionné en font surtout une exceptionnelle introduction pour le grand public à une histoire que délaisse maintenant l’école.

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   L'auteur :

Pascal Gauchon, Enseignant en classe préparatoire ECS à Ipésup.


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