L’ouvrage rédigé par deux professeurs d’Histoire Géographie et Géopolitique répond particulièrement bien à la demande exigeante d’étudiants qui préparent des concours de haut niveau. L’originalité du livre tient au fait que les auteurs envisagent l’étude du monde chinois au delà de la seule République populaire de Chine. Il s’agit des trois Chine(s) : la grande Chine, avec Hongkong et Macao déjà intégrées (comme ne l’indique pas, à tort, la quatrième de couverture), Taiwan, enfin la diaspora dont Singapour illustre la réussite. La démarche est pertinente et les données, mises à jour sont précieuses.
Il faut souligner, fait assez rare et innovant, l’abondance de cartes en couleur (72 documents) qui font de cet ouvrage un véritable atlas. Les cartes indissociables de l’étude géopolitique sont particulièrement didactiques (certaines à grande échelle comme des plans de villes) et il faut en féliciter les auteurs.
L’ouvrage est d’une lecture agréable, il est particulièrement bien structuré et devrait intéresser un public plus large que celui des étudiants. Grâce à des références historiques constantes, il pose les jalons qui permettent de comprendre le présent et de réfléchir sur l’avenir d’un monde marqué par l’omniprésence chinoise.
Les encadrés qui présentent des exemples, sont particulièrement bien choisis et agrémentent la lecture (les trois gorges, le séisme de l’enfant unique, Empire du milieu , Empire de la corruption, Li Ka Shing…).
Le défi géohistorique
Dans cet ouvrage, les auteurs ont d’abord voulu présenter « le défi géohistorique » de la Chine : un pays-continent, se présentant comme un immense amphithéâtre, « du toit du monde aux Mésopotamies chinoises ». Il est exposé aux dangers météorologiques, sismiques et anthropiques : typhons, inondations, défluviations, désertification et déforestation constituent les « chagrins de la Chine », une « tyrannie hydraulique » qui contribue à la mise en place d’un Etat fort.
Les dessous des cartes, du Grand Canal au barrage des « Trois Gorges », y révélent les travaux des « enfants de la terre jaune ». Ceux-ci constituent l’ethnie han, la plus nombreuse sur le globe. La Grande Muraille n’a jamais protégé ce peuple de paysans sédentaires des redoutables nomades mongols ou voisins mandchous. Mais la Chine a toujours assimilé ceux qui s’y aventuraient. Elle est une et plurielle. Ses provinces (« les montagnes sont hautes et l’empereur est loin ») se distinguent par leur langue orale et leurs traditions. En revanche la langue idéographique est la colonne vertébrale de l’Etat chinois. Seul un empereur peut régir ce pays dont les grandes peurs ancestrales sont l’invasion, la désunion et la faim. Dans ces jeux de l’avoir, du savoir et du pouvoir, « le mandat du ciel » détenu par les autorités, est justifié par le maintien de l’unité, de la paix et de la prospérité. Ce peuple est confucéen, c’est dire qu’il s’organise en société verticale, qui honore les ancêtres, les maîtres et la famille. Le taoïsme relativise et œuvre à l’harmonie, tandis que le bouddhisme, venu de l’Inde, propose une sage gestion pendant le passage sur terre. Ainsi sont offertes les clés pour comprendre l’altérité chinoise.
La masse des Han (92% du 1,3 milliard d’habitants répartis en 56 ethnies dans cet Etat qui se veut multinational) est, à la fois une force et un handicap. Depuis la politique de l’enfant unique, qui débouche sur une démographie en 421 (4 grands-parents, 2 parents et un petit empereur), la Chine vieillit rapidement. Sera-t-elle vieille avant d’être riche ? De plus, cette population est majoritairement masculine, la tradition et l’échographie y éliminent les femmes. Enfin elle est mal répartie, toujours plus urbaine et excessivement dense le long des littoraux. Ainsi sont démontrés les rapports et les ressorts croisés de la démographie et de l’économie chinoises. L’étude de la diaspora, projection de la Chine dans le monde, apporte un éclairage supplémentaire sur la force du réseau de « l’empire du milieu » et ses dérives possibles (mafias, trafics et contrefaçons).
Le rebond
La mise en perspective historique permet de relier la splendeur d’une grande civilisation, sa déchéance conduisant aux traités inégaux du XIXe siècle, et la renaissance économique et culturelle de la Chine contemporaine. Après avoir reconquis la dignité sous Mao Zedong (mais à quel prix !), la Chine de Deng Xiaoping, de Jiang Zemin et de Hu Jintao, recouvre la prospérité, (la troisième étape sera-t-elle la liberté ?) en basculant, à la fin des années 1970, de la fermeture à l’ouverture et de la révolution à la réforme.
Le gradualisme et le pragmatisme de Deng font merveille : les Trente Glorieuses à la Chinoise ont changé le monde et bouleversé la hiérarchie des nations. Les rouages sont clairement analysés : politique de l’enfant unique, décollectivisation de l’agriculture, création de zones spéciales… permettent « d‘attirer l’oiseau sur la branche », c’est-à-dire les capitaux, la technologie et les emplois que seul l’étranger peut fournir, séduit par les avantages comparatifs de la Chine : sa main d’œuvre à bas coûts et son marché prometteur, sans oublier l’habile gestion du yuan sous-évalué. Ainsi la Chine est en train de devenir le premier exportateur mondial et « l’atelier du monde ».
Inspirée par le Japon et Singapour, la Chine décolle, accumule d’énormes excédents commerciaux qui s’ajoutent à une considérable épargne nationale. Des cartes révèlent de façon spectaculaire la migration de l’industrie mondiale (textile, acier, chantiers navals) vers l’Asie orientale. La Chine apprend vite : elle veut passer du « made in China » au « made by China », allant des produits banalisés aux produits sophistiqués : aéronautique, espace, TGV, nucléaire… Elle entreprend « global » et n’exclut aucune investigation économique prometteuse : le tourisme et toutes les cyber-activités, cyber-guerre comprise. Ses tours spectaculaires, ses labos, les JO et les expos (Shanghai 2010) témoignent de son incontestable ascension. Les plus grands ports du monde sont désormais chinois. Le livre montre comment la Chine transforme sa puissance en influence par sa diaspora et sa gastronomie, ses fonds souverains « qui achètent le monde », comme naguère le Japon, ses médias radios en langue française ou espagnole par exemple.
Où va la Chine et où nous mène-t-elle ?
Le livre ne fait pas pour autant l’impasse sur les énormes problèmes chinois : l’ordre sans la démocratie, la catastrophe environnementale (eau, sols, air), la corruption, les inégalités spatiales et sociales, les dérives nationalistes. En outre, se pose le problème de la qualité de la production de la propriété intellectuelle et de la dépendance technologique. Le gouvernement craint, par-dessus tout, pour l’emploi, et va s’ingénier à nationaliser la croissance.
Une grande dimension de l’ouvrage concerne la géopolitique. L’analyse s’appuie sur les constantes et les changements de l’histoire auxquels croient les auteurs, ainsi que sur la remarquable cartographie, originale et démonstrative. Tout cela révèle un empire du milieu de l’Asie qui projette désormais son ombre sur le monde entier et qui dessine la nouvelle carte d’une planète sino-centrée. Pour Pékin, la Chine ne fait que retrouver le rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre : le premier. Plus que leader, elle est devenue incontournable. La Chine a récupéré Hongkong et Macao. Pékin entend réintégrer, tôt ou tard, Taiwan et ne renoncera jamais à aucun des siens. Le budget croissant de l’APL, la marine chinoise et l’aventure spatiale témoignent de nouvelles ambitions, de la stratégie du « collier de perles » (multiplication des points d’appui en Asie du Sud-Est et de Chine) à la veille sur les ressources mondiales dont elle a besoin. Pékin a réglé ses litiges frontaliers avec tous ses voisins, à l’exception de l’Inde.
Chindia, Chinafrica, Chinamérique ou Chimérique ? La Chine, qui a transformé son travail en capital, sait que, pour accéder au premier rang mondial, elle a besoin, au moins pour un temps, de paix et d’amis.
La Chine mondialisée est-elle un danger ou une opportunité ?
Pour nous permettre de nous faire une opinion les auteurs passent en revue les thèmes majeurs qui permettent d’éclairer la compréhension du pays en nous préservant d’une vision occidentale. Si le plan retenu est relativement classique, ce n’est pas le cas des développements qui savent associer en permanence le factuel et le culturel. L’ouvrage permet de se faire une idée des défis qui pèsent sur l’Empire du milieu et par ricochet sur le reste du monde. On aurait aimé quelques précisions sur les enjeux écologiques et sur le devenir du nationalisme chinois, mais c’est peut-être parce que nous avons été appâtés par cette somme de connaissances et que nous en demandons plus…
Renseignements pratiques.
Le monde chinois dans le nouvel espace mondial par Claude Chancel et Éric-Charles Pielberg. Collection Major, Presses Universitaires de France. 2e édition totalement refondue : 2008. 232 pages.
Le livre en deux phrases.
Après un siècle d’humiliation et trois décennies de folie maoïste, la Chine revient de loin ; mais elle vient surtout de loin, puisqu’elle est constituée en Etat depuis trois millénaires au moins. Pour comprendre la géopolitique chinoise, il faut tenir compte de ce passé récent comme de ce passé très lointain.
Public concerné.
Le livre est avant tout conçu pour les étudiants tant il correspond à la nouvelle approche des programmes des classes préparatoires économiques et commerciales et ici il est incontournable et stimulant. La clarté et la rigueur du plan (une caractéristique des ouvrages de la collection Major) va dans ce sens, ainsi que le très grand nombre de cartes proposées.
Il se démarque cependant des manuels « classiques » par la grande vivacité du ton et les nombreux encadrés qui éclairent des points précis. Il intéressera donc les professionnels qui vont travailler en Chine, et pourquoi pas les touristes qui l’utiliseront comme un « guide intelligent ».
Mais aussi tous ceux que la Chine interpelle, les professionnels qui vont travailler en Chine, les professeurs d’Histoire Géographie du 2 cycle.

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