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La nouvelle puissance turqueLa nouvelle puissance turque
L’adieu à Mustapha Kemal


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Paru entre l’incident de la flottille humanitaire turque pour Gaza (31 mai 2010) et le référendum de septembre institutionnalisant le recul politique de l’Armée turque, l’ouvrage de Tancrède Josseran était déjà au cœur de l’actualité. Les révolutions de « Jasmin » qui ébranlent le pourtour méditerranéen depuis le début de 2011 en font décidément un ouvrage indispensable.

T. Josseran est un spécialiste de plus en plus reconnu du monde turc dont il parle la langue ce qui lui permet de mettre le lecteur directement en contact avec les forces profondes du pays et de saisir les ressorts politiques et économiques de leur affrontement. Dans le même temps, chercheur français (il dirige l’Observatoire du monde turc et la lettre Sentinel) il n’est tributaire d’aucune allégeance, il fait de cette position plutôt rare parmi les géopoliticiens francophones la base d’une méthode d’analyse précise et dépassionnée. Il donne ainsi une large place aux écrits des protagonistes toujours contextualisés et mis en perspective afin qu’émerge le « sens de l’intrigue » pour paraphraser Paul Veyne. Ceci contribue à la force et à l’intérêt de l’ouvrage qui a déjà bénéficié de nombreuses recensions élogieuses.
Leurs auteurs ont généralement mis l’accent sur l’apport principal de l’ouvrage : l’analyse des racines économiques, sociales et religieuses de l’AKP ainsi que la stratégie déployée depuis novembre 2002 pour s’imposer comme la « nouvelle puissance turque » par opposition à l’ancienne issue de la révolution kémaliste de 1923. Citant Vilfredo Pareto « L’Histoire est un cimetière d’élites », T. Josseran décrit rapidement l’épuisement du progressisme kémaliste puissamment influencé par les Lumières françaises (Robespierre et Bonaparte plutôt que Montesquieu) puis analyse la construction toujours en cours du nouveau pouvoir qui cherche à associer tradition musulmane ou plus exactement ottomane, démocratie laïque et modernité technique occidentale. Si le projet de l’AKP rappelle le slogan japonais Wakon Yosai (esprit ou éthique japonaise, techniques occidentales) forgé par Shôzan Sakuma dès 1854, il s’inscrit dans une démarche politique qui affirme s’apparenter au néo-conservatisme américain et à la Révolution conservatrice reaganienne.
Cette position ambivalente ou ambiguë, la question est sous-jacente tout au long du livre, rend l’islamisme turc acceptable pour la plupart des pays occidentaux - sauf peut-être la France - tout en proposant un modèle apparemment efficace pour les pays musulmans entrés en ébullition depuis quelque temps. Dans les lignes qui suivent nous privilégierons l’autre sens, géopolitique, du titre « La nouvelle puissance turque » sur la scène internationale. Pour davantage de détail sur les différents facteurs de la montée en puissance de l’islamisme politique turc, notamment le rôle du patronat familial anatolien et des confréries, nous renvoyons au compte rendu d’Olivier Kempf à l’adresse suivante :
la nouvelle puissance turque
Si la table des matières n’accorde en apparence qu’un nombre restreint de pages à ces questions, c’est que la redéfinition de la posture internationale du pays constitue un instrument majeur de la prise du pouvoir par l’AKP. Il en résulte, vu de l’intérieur, une remarquable cohérence doctrinale et une véritable vision du monde pour les décennies à venir. Vue de l’extérieur, depuis Bruxelles ou Paris, on ne peut que s’interroger sur la subtile distance qui existe entre les discours des dirigeants de l’AKP corroboré par la pratique du gouvernement et les objectifs qui transparaissent des commentaires de ces mêmes dirigeants. Le titre de l’ouvrage de référence de l’actuel ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu, Profondeur stratégique peut en témoigner. Par sa position géographique la Turquie se situe au carrefour de trois mondes - le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie centrale - mais en temps que puissance régionale émergente et membre de l’OTAN depuis 1952, Ankara a un rôle à jouer dans la redéfinition des rapports de forces mondiaux.

 Un modèle néo-ottoman pour le Grand Moyen-Orient ?

Depuis les années 1920, le kémalisme constitue une référence pour tous les pouvoirs « progressistes » de la région : on peut citer Bourguiba et Nasser, le baasisme de Michel Aflak et même la Révolution blanche du Shah Mohamed Reza Palhavi. Dans tous les cas on observe la construction volontaire d’un antagonisme entre la modernité d’inspiration occidentale (bien souvent française notamment en Turquie) et les traditions sociales et économiques que les autorités tendent à associer à l’islam.
Les premières pages du livre analysent les objectifs et les moyens mis en œuvre par M. Kémal afin d’imposer par le haut le nouvel ordre social. T. Josseran montre qu’il s’agissait d’instituer une forme de laïcité conçue comme une « religion civique » centrée sur l’État (et son chef), une sorte de Statolâtrie patriotique et jacobine. La religion devient une affaire privée subordonnée aux objectifs politiques, sociaux et culturels de l’État. Deux conséquences découlent de cette conception de la laïcité. D’une part on pourchasse les manifestations extérieures de respects des traditions (le fez et le voile notamment) comme autant de signes de subversion. D’autre part les groupes religieux minoritaires (il y en quarante sept en Turquie nous apprend l’auteur) qui n’entrent pas dans le cadre de la religion d’État, le sunnisme hanafite, sont marginalisés avant d’être persécutés - c’est le cas des chrétiens grecs et arméniens, des soufis, des Kurdes majoritairement Alévis. Un fossé existe donc dès l’origine entre le pouvoir et les élites occidentalisées qui le soutiennent et en profitent d’un côté et la masse de la population de l’autre. Des ressemblances apparaissent ici avec la Syrie, l’Irak et même l’Égypte et la Tunisie. Comme l’écrit l’auteur : « Pour les néo-islamistes, le concept de laïcité n’est pas neutre, il est l’équivalent d’une religion obligatoire ». Arrivés au pouvoir en 1996, les Islamistes du Parti de la Prospérité (Refah) adoptent une stratégie de rupture : levée de l’interdiction du voile, prise de distance avec les États-Unis et rejet de l’Europe « club chrétien ». Un an plus tard c’est l’échec : le Premier ministre Necmettin Erbakan est contraint de démissionner par l’Armée, le Refah est interdit.
Recep Erdogan et Abdullah Gül en tirent les conséquences : l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) fondé en 2001 adopte une ligne de « démocratie conservatrice » qui rassure les conservateurs de l’entourage de G. W. Bush et le Wakon Yosai qui peut permettre le ralliement d’une partie des élites « progressistes ». Pour l’AKP cela signifie reprendre le processus d’adhésion à l’UE avec le soutien actif de Washington, se rallier à l’économie de marché et à la mondialisation qui permettent d’éroder les bases économiques des anciennes élites tout en favorisant le retour aux valeurs traditionnelles identitaires - il faut évidemment comprendre l’islam. La laïcité figure explicitement au programme de l’AKP, mais elle change radicalement de signification. L’Etat est laïc parce qu’il se tient à l’écart des questions religieuses et se borne à gérer et à faire appliquer la Loi qui réintègre les valeurs de l’Islam sans tomber dans l’extrémisme moyen-âgeux : « le conservatisme n’est pas la réaction » rappelle A. Gül ; on entend se rattacher au passé, non pas le restaurer. La laïcité de l’AKP n’a guère de points communs avec celle qui prévaut en France, fondée sur l’universalisme agnostique des Lumières françaises, elle est en revanche tout à fait compatible avec le modèle américain.
Le programme de l’AKP n’est pas seulement opportuniste, « il s’agit d’une mutation fondamentale qui du Maroc à l’Indonésie touche l’ensemble du monde musulman […] Elle allie une foi, l’économie de marché et la démocratie » (p. 36). Cette synthèse permet d’unir autour de l’AKP les confréries musulmanes combattues par le régime kémaliste mais qui forment un pont solide entre le pouvoir et le peuple, le patronat anatolien jeune et ouvert sur le monde tenu à l’écart de l’économie étatisée, les intellectuels et la jeunesse en rupture avec la rhétorique creuse du progressisme officiel. La question kurde montre cependant les limites et les ambiguïtés du projet.
Un État laïc, modeste et libéral, la valorisation des traditions au pluriel et la relecture du passé ottoman doivent permettre d’apporter une solution au problème kurde qui est clairement la pierre de touche du nouveau pouvoir. Il s’agit de mettre en avant une fraternité islamique néo-ottomane qui intégrerait les individus au sein d’un corps politique respectant leur diversité : « on peut-être musulman turc, musulman kurde, musulman géorgien et être en même temps partie prenante de l’Umma, de l’ottomanisme et de la citoyenneté de la République turque » commente un proche du pouvoir. Cela peut-il suffire ? T. Josseran rappelle qu’il n’existe pas de consensus parmi les Kurdes entre le PKK marxiste et athée, les intégristes du Hizbullah et le clan Barzani qui dirige de facto le Kurdistan irakien. Du côté turc la formation d’un état national kurde impliquant la sécession du Sud-Est anatolien est un tabou absolu que l’AKP partage. Une confédération turco-kurde fondée sur l’Islam et le pétrole (p. 192), évoquée par quelques uns est pour le moins hypothétique. En 2007, l’AKP avait obtenu près de 60 % des voix dans la zone kurde ; pourtant la conclusion de T. Josseran est nette « l’AKP a échoué à trouver une solution au problème kurde » (p. 193). Il semble qu’il en soit de même du côté de l’Europe.

 Europe : « nous voulons l’intégration, pas l’assimilation »

L’Europe est devenue par une singulière inversion du cours de l’Histoire le « colosse aux pieds d’argiles dont la « question turque » souligne l’absence de projet et d’unité de vue. Comme les néo-conservateurs américains, l’AKP « joue sans complexe la carte civilisationnelle, alors que de son côté l’Union européenne continue de vivre dans l’amnésie de sa tradition. Un contraste à méditer […] par les Européens candides » explique T. Josseran dans une discussion avec Maurice Gendre.
La Turquie présente une demande d’adhésion au Marché Commun dès 1959, elle est conçue comme le symbole de l’achèvement de la modernisation engagée en 1923 et la possibilité de bénéficier du couplage stratégique transatlantique contre la menace soviétique. Ankara se méfie en revanche du projet politique sous-jacent : la construction d’une « Europe puissance » et s’intéresse surtout « aux possibilités d’aide économique immédiate ». Les courants islamistes sont restés hostiles à l’adhésion jusqu’en 2001, la « conversion » de l’AKP n’en est que plus remarquable, mais T. Josseran montre en quelques pages remarquables les ambiguïtés de ce retournement. L’Europe a d’abord été un « cheval de Troie » pour fissurer l’appareil politico-économique kémaliste, les critères de Copenhague en matière de libertés démocratiques et de justice ont, entre autres choses, permis de contourner la laïcité kémaliste donc de réintégrer la religion dans le jeu politique. Le publiciste islamiste Resul Tosun est plus qu’explicite : « Les critères de Copenhague ne doivent-ils pas s’appliquer à la liberté de conscience et d’expression […] Si l’on juge en fonction des droits universel de l’homme, les femmes voilées en bénéficieraient ». Dans les faits on voit la cour de Strasbourg condamner par exemple l’incarcération d’Erdogan en 1998 pour avoir publiquement réciter un poème de Gölkap (« Les minarets sont nos baïonnettes, les mosquées sont nos casernes »). Depuis 2002, les premières étapes du processus d’adhésion ont permis de faire reculer la puissance de l’armée démontrant que le « kémalisme est soluble dans l’Europe ». Ce que décrit T. Josseran est donc une simple mais très habile instrumentalisation du processus européen dans une lutte impitoyable pour le pouvoir en Turquie. Pour l’AKP écrit-il (p. 80), « il faut adopter la langue des Droits de l’homme et de la démocratie comme un bouclier protecteur ». Qu’en est-il du fond du projet européen, du moins tel qu’on le conçoit en France et dans une certaine mesure en Allemagne ?
La réponse est sans ambiguïté, selon le Milli Görus : « Lorsque la Turquie sera un membre à part entière de l’Union Européenne, l’Europe sera un mélange de beaucoup de cultures et de religions ». En d’autre termes elle n’a pas à affirmer une identité propre ni à ambitionner de devenir une puissance au sens géopolitique, seulement à être un carrefour de civilisations bien distinctes et un marché ouvert le plus largement possible sur le monde. Une telle conception rejoint celle des eurosceptiques et rencontre les intérêts stratégiques des États-Unis soucieux d’empêcher l’émergence d’une « Europe-puissance ». Ils mettent donc beaucoup d’énergie à soutenir l’adhésion de la Turquie afin de « casser l’unité géocivilisationnelle du continent » (p. 39).
La question turque peut-elle devenir contrairement aux souhaits d’Ankara, un nouveau tremplin pour la construction européenne ? On se souvient de la boutade de Jean Monnet « Si c’était à refaire je commencerais par la culture ». La question n’est pas posée en tant que telle dans le livre.

 Asie Centrale : la Turquie comme plaque tournante énergétique ?

Dès 1906, MacKinder faisait de l’Asie centrale, majoritairement turcophone, le pivot géopolitique du monde et l’enjeu de la rivalité entre la puissance continentale russe et la puissance maritime britannique. Un siècle plus tard la confrontation demeure, mais Washington s’est substitué à Londres et la Chine en pleine expansion peut servir de débouché aux hydrocarbures de la Caspienne, ouvrir une grande fenêtre maritime tout en offrant les produits industriels et les technologies nécessaires au développement régional. Cependant la Russie considère toujours l’Asie centrale comme « l’étranger proche » c’est-à-dire une zone où ses intérêts vitaux doivent prévaloir. Tout en récusant tout retour au panturquisme, H. Davutoglu considère que « la Turquie a tout intérêt à revivifier sa vocation continentale et à se rapprocher du groupe de Shanghai » (p. 43). Ceci pose la question des relations ambivalentes avec la Russie et celles des interactions distantes mais potentiellement conflictuelles avec la Chine (question ouighour et concurrence énergétique). L’un des rares regrets que l’on peut avoir sur le livre de T. Josseran est la faible place accordée à cette question. On sait cependant que l’AKP poursuit en l’amplifiant la politique menée depuis l’effondrement de l’URSS : création d’une agence de coopération économique TIKA et multiplication des co-entreprises, institution d’un équivalent du Haut Conseil de la Francophonie Türksoy et lancement du réseau Türksat en 1994 afin d’unifier culturellement et linguistiquement (passage à l’alphabet latin) les différents pays de la région. Les États-Unis encouragent ce dynamisme par exemple en parrainant l’accord de 1998 sur le corridor énergétique sud-caucasien à l’origine de l’oléoduc BTC car ils voient dans la Turquie une « passerelle vers la mer Caspienne ». Il s’agit offrir aux pays d’Asie centrale une « fenêtre vers l’Occident » d’autant plus intéressante que la Turquie puissance moyenne, politiquement modérée, économiquement dynamique et intégrée dans les réseaux de la mondialisation ne saurait constituer une menace pour leur indépendance, contrairement à la Russie et à la Chine. Toutefois comme avec l’Europe les relations avec l’Arménie constituent un obstacle à l’échelle régionale avec l’existence « d’un axe Moscou-Erevan-Téhéran » et aux États-Unis avec l’activisme des groupes d’influence arméniens au Congrès alors qu’il n’existe pas de lobby pro turc.
Le pétrole et la turcité sont-ils des points d’appui suffisants pour s’affirmer comme une puissance régionale surtout si l’Iran devient une puissance nucléaire à moyen terme ? Un échec de la Turquie en ce domaine serait un sérieux revers pour les États-Unis.

Patrice Touchard

 Renseignements pratiques.

Tancrède Josseran, La nouvelle puissance turque, Ellipse, juillet 2010, 220p. 17 euros

 Le livre en une phrase.

La Turquie constitue depuis longtemps un laboratoire pour le monde musulman : autrefois de laïcité et de modernité mais le kémalisme se meurt ; aujourd’hui d’un islam conservateur et capitaliste libéral dont les contours restent ambigus.

 Public concerné.

Paru en pensant aux candidats à l’agrégation, l’ouvrage est tout à fait accessible ce qui lui permet de viser un public sensiblement plus large que celui des Universités.

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   L'auteur :

Patrice Touchard, Professeur en classe préparatoire ECS à Prépasup


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