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La Russie menace-t-elle l'Occident ?La Russie menace-t-elle l’Occident ?
Un ours de papier


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L’ouvrage de Jean-Sylvestre Mongrenier est un essai qui par nature ne cherche pas à être consensuel mais qui évite de tomber dans la caricature ou l’invective, inutile d’attendre des révélations sur un obscur complot russe, ce que le titre « accrocheur » aurait pu laisser craindre. L’auteur est un universitaire reconnu : élève d’Y. Lacoste, il est docteur en géopolitique pour une thèse sur Les enjeux géopolitiques de la défense européenne ; il a déjà publié un Dictionnaire de la défense européenne (2005) et La France, l’Europe, l’Otan, Une approche géopolitique de l’Atlantisme français. (2006, avec une préface de P. Lellouche).
Dans la ligne de ses précédents ouvrages l’auteur adopte un point de vue pro-occidental voire atlantiste comme le montrent le sous titre ainsi que quelques citations glanées au fil des pages : « Entre 1999 et 2003, la Russie se détourne de l’Occident, le facteur essentiel n’est pas la politique russe de G. W. Bush, mais l’arrivée au pouvoir de V. Poutine » (p. 111). Ou encore : « Serait-il préférable de voir l’Ukraine et la Géorgie succomber au « réunionnisme » de Moscou plutôt que de travailler à leur insertion dans le système euro-atlantique » (p. 213). Sont évoqués « des liens troubles entretenus avec des régimes-parias (Soudan), la complaisance en vers des tyrans locaux (Mugabe) » bref « les dirigeants russes prennent bien souvent des airs de “parrains“ ».
L’association quasi systématique des sigles OTAN et UE est à rapprocher d’un discours de plus en plus fréquemment entendu du côté de Washington sur la nécessité de faire tomber le « rideau de verre » qui sépare, à Bruxelles, les institutions de l’Union et celles de l’Otan. Face à la Russie, « rien ne servira d’invoquer l’Union européenne contre l’Otan ». Logiquement l’auteur se montre sévère avec les politiques nationales de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre, susceptibles de rompre le font occidental.
On peut légitimement ne pas partager ce point de vue ; ce serait cependant folie de le rejeter sans réflexion au regard des tensions multiples qui existent sur les marges Sud et Est de l’Europe, au regard des ventes d’armes avec transferts de technologie.

 Temps long et grands espaces, MacKinder et Gengis Khan

L’auteur consacre près de la moitié de l’ouvrage à construire une « représentation » du temps et de l’espace russe ainsi qu’à décrire la situation paradoxale de la Russie : eurasiatique, elle ne peut-être seulement européenne ou seulement asiatique, mais elle n’est jamais parvenue à être de manière équilibrée et durable les deux à la fois.
Ceci se répercute dans les représentations qu’ont de la Russie les puissances extérieures : perçue comme asiatique par l’Occident, elle est dénoncée comme puissance européenne colonisatrice par la Chine qui n’a pas totalement renoncé aux Provinces Maritimes de Sibérie orientale (on se souvient des combats que le fleuve Amour dans les années 1960) et par les populations turco-mongoles d’Asie centrale même si le renouveau du pantouranisme ne semble pas réellement d’actualité.
L’asianisme, qui retrouve force et vigueur depuis quelques années dans la communication du Kremlin, voudrait voir dans la Russie un troisième continent servant de trait d’union et de pivot entre l’Occident et l’Orient. Différents facteurs militent contre cette solution : la répartition fortement asymétrique des populations et des activités –nettement concentrées à l’ouest -, l’état de vétusté ou d’inachèvement des réseaux de transport et avant tout le fait que les pays asiatiques, Chine comprise, soient plus tournés vers le Pacifique que vers l’intérieur du continent.
Dès lors, la Russie serait vouée à jouer un jeu de bascule entre l’Est et l’Ouest, l’Europe et la Chine, dont le duo Medvedev l’européen et Poutine l’eurasiate serait la dernière incarnation en date. Cependant ce jeu de bascule risque de tourner court : on ne voit pas très bien pourquoi un dialogue sino-américain devrait en passer par la Russie au moment où se renforce une relation transpacifique directe déjà vieille de quarante ans.
Une solution alternative serait pour la Russie de se constituer dans l’isolement en un « troisième continent », une sorte de « longue parenthèse » entre l’Europe et l’Asie (susceptible d’être contournée par la route du Sud via Suez et Malacca, et peut-être à terme par la route de l’Arctique - on peut noter que Moscou semble vouloir en prendre le contrôle par anticipation).
J.S. Mongrenier, analyse ce renouveau comme une manifestation de la volonté de puissance (derjava en Russe) conduisant à une exaltation nationaliste et « polémogène » des spécificités de la civilisation russe. L’auteur montre que ce programme remonte à Pierre le Grand (1682-1725) qui prévoyait « d’établir par avance une prédominance universelle par une sorte de suprématie sacerdotale ». Il en résulte un vaste programme stratégique passant par la maîtrise de l’Asie centrale, le contrôle des détroits danois et turcs, l’élimination des puissances occidentales. Ce programme oriente la stratégie de l’empire russe jusqu’à la Grande guerre, donnant lieu à ce que l’on appelait alors « le grand jeu » entre les empires britannique et russe en Asie centrale.
C’est dans ce contexte que H. J. MacKinder publie son article fondateur « le pivot géographique du monde » faisant de la Russie le Heartland la « Terre centrale » appelée à dominer le monde selon MacKinder repris par les néo-asianistes russes actuels. J. S. Mongrenier consacre un chapitre entier à critiquer la notion de Heartland. Mais l’auteur rappelle aussi que le programme impérial de Pierre le Grand est repris en charge par Lénine puis Staline au lendemain des deux guerres mondiales même si le « fil conducteur » choisi, un article de l’Amiral Castex (1936) sur la « manœuvre de Gengis khan » (attaquer en Asie avant de se retourner vers l’Occident), est inattendu. Éviter de combattre sur deux fronts à la fois est une stratégie vieille comme la guerre, restaurer l’unité territoriale et instituer une zone tampon afin de protéger les frontières nationales sont tout aussi classiques, en revanche dans le contexte de l’entre-deux-guerres comparer Staline, Gengis khan et le Bolchevik au couteau entre les dents n’était pas neutre. J-S. Mongrenier ne tombe pas dans cette caricature mais peut-être a-t-il poussé un peu loin la quête de l’héritage mongol.

 La nature de la menace russe

Ayant montré les enjeux du débat, J-S. Mongrenier entreprend de construire des outils d’analyse pour comprendre la place actuelle de la Russie dans la géopolitique mondiale. L’historien et géographe (« géohistorien » ?) entraîné à fuir tout usage métaphorique de concepts empruntés à d’autres disciplines (la permanence des objectifs stratégiques devient une « tendance lourde » et un « trend séculaire ») a parfois du mal à adhérer à la démonstration du fait notamment de raccourcis abrupts. Ainsi : « Si le marxisme des Bolcheviks peut-être analysé comme un surgeon des Lumières, l’appareil de pouvoir et la violence terroriste qu’ils déploient rappelle les mœurs des maîtres Mongols d’antan. Cette “culture” politique tchékiste imprègne aujourd’hui encore les pratiques des dirigeants russes » (p. 27). Huit siècles en deux phrases.
Ce serait la raison fondamentale de l’échec des réformes démocratiques et du passage au « système Poutine », que l’auteur, reprenant une expression de l’historien néoconservateur américain Richard Pipes caractérise comme une forme « d’autoritarisme patrimonial » (une expression polie pour dire « Kleptocratie ») ainsi définie : « C’est en accédant au pouvoir que l’on s’enrichit et l’on s’y maintient par l’usage des ressources administratives » (p. 47). Notons que si l’on s’en tient là il n’existe pas de différence de nature entre les oligarques qui entouraient le pouvoir de B. Eltsine, y compris M. Khodorkovski, et les Siloviki, cadre du « système Poutine », issus du FSB comme leur chef. Or le peuple russe établit clairement une différence. La popularité de V. Poutine est-elle seulement le fruit d’une habile propagande et de la capacité à flatter les « passions tristes » (nationalisme, chauvinisme…) des Russes ? Cela paraît un peu simplificateur tant est profonde dans l’opinion comme dans les cercles du pouvoir la haine de l’Occident capitaliste démocratique et libéral (quatre mots, quatre insultes) accusé d’avoir humilié et spolié le peuple russe. J-S. Mongrenier l’évoque très rapidement et semble y voir quelque chose de secondaire, à la différence de nombreux observateurs américains comme Dimitri Simes, président du Nixon Center, qui insistent sur l’arrogance et les maladresses des États-Unis, celles de Clinton plus que de Bush d’ailleurs (D. Simes, Losing Russia, in Foreign affairs nov-dec. 2007).
Il n’est pas non plus toujours facile de suivre l’auteur lorsqu’il place le pouvoir actuel au point de convergence entre la géohistoire (le « savoir-gérer » les grands espaces hérité des Mongols) et la tradition autocratique également héritée de l’empire des steppes, le tout subsumé sous la notion de « despotisme oriental ». Une notion remontant aux Lumières (Montesquieu notamment), évoquée par Marx (le mode de production oriental étant le plus primitif de la série aboutissant au capitalisme) et théorisée par l’historien marxiste allemand Karl Wittfogel (grand spécialiste de la Chine réfugié aux Etats-Unis dans les années 1930, il publie en 1957 son maître ouvrage Le despotisme oriental). La montée en puissance de la Chine lui redonne actualité et influence dès les années 1980, notamment dans les cercles néo-conservateurs qui s’inquiètent de l’émergence de « capitalismes autoritaires » dissociant libéralisme économique et libéralisme politique, le nationalisme exacerbé servant de vademecum idéologique. Dans la confrontation entre le « consensus de Washington » et le « Consensus de Beijing », la Russie de Poutine se retrouverait dans le camp de la Chine d’où l’asianisme et la Grande politique russe vers l’Est à laquelle l’auteur consacre tout un chapitre appuyé sur de nombreux faits concrets interprétés à la lumière de cette représentation de la puissance russe plutôt inquiétante.
L’ensemble forme à n’en pas douter un tout cohérent, séduisant mais aussi intriguant et l’on aimerait que l’ouvrage aille plus loin dans l’analyse dans deux domaines au moins. En premier lieu, la vision russe et la vision des Russes : ils sont les grands absents de l’ouvrage ce que confirme la « bibliographie indicative ». La « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » (Poutine) et le redressement ultérieur de la Russie ont donné lieu à une littérature abondante (pour ne retenir qu’un titre récent dû à un vice-président de l’Académie des sciences et donc a priori proche du pouvoir A. Tchoubarian, La Russie et l’idée européenne, Paris, Editions des Syrtes, 2009 avec une préface de J. Sapir).
Le second regret concerne la dimension spatiale. On aimerait en comprendre davantage sur le « savoir gérer » les grands espaces appliqué à la Russie de Poutine qui, mise à part une petite bande située entre Don et Volga, commence précisément où s’arrête la steppe. Mais comment cet héritage mongol, dont il est interdit de douter, influence-t-il concrètement la politique russe en Asie centrale qui demeure l’horizon primaire des préoccupations du Kremlin ? Et jusqu’à quel point ?

 L’ours de papier ?

La seconde partie de l’ouvrage aborde successivement les différents « horizons » de la politique extérieure de la Russie avec de nombreuses précisions factuelles sur ses limites actuelles et futures, même si l’on doit regretter l’absence de cartes. On en retire le sentiment que la « menace russe » se réduit finalement à une capacité de nuisance limitée et peut-être temporaire (pourrait-on aller jusqu’à parler d’un « moment Poutine » ?). En effet qu’il s’agisse de la stratégie gazière, du nucléaire iranien, du contrôle de l’Asie centrale, les atouts dont dispose la Russie sont ceux d’une puissance régionale moyenne, et ils semblent fragiles.
La position de force relative dont dispose la Russie au début des années 2010 dans le domaine énergétique tient entre autres causes à l’inachèvement des réseaux paneuropéens, celui du gaz notamment. Malgré l’absence de politique énergétique européenne, les conflits gaziers entre l’Ukraine et la Russie en 2007 et 2008 ont accéléré l’interconnexion des réseaux des grands opérateurs et la mise en place d’unités de stockage souterraines de grande capacité au niveau des nœuds et des points d’entrée maritime (ainsi les terminaux gaziers en voie de réalisation au nord de Venise, à Dunkerque etc.). L’ensemble des travaux devrait être terminé vers 2020, de même une décennie devrait être nécessaire pour mettre en œuvre les champs de gaz « non conventionnel » (du gaz piégé dans des schistes) abondants, semble-t-il, sur le pourtour des Carpates.
Reste la perspective d’une OPEP du Gaz dont la Russie, l’Iran et le Qatar constitueraient le noyau : mais on l’imagine mal mettre en œuvre un embargo alors que l’émirat abrite l’État major du CENTCOM (US central Command), qui contrôle tout le Moyen-Orient jusqu’au Kazakhstan… L’achèvement des gazoducs Nabucco, Northstream et Southstream entre 2015 et 2025 coïncidera avec l’entrée en fonction des autres infrastructures, le risque d’une surabondance gazière au début des années 2020 ne saurait être écarté : la Russie en serait la principale victime. L’Europe apparaît ainsi comme une victime collatérale et non comme la cible principale des conflits russo-ukrainiens dont l’enjeu est la prise de contrôle de la compagnie gazière ukrainienne Naftogaz par son homologue russe Gazprom ce qui donnerait à Moscou un droit de regard sur les finances de son voisin.

Le contrôle de l’Asie centrale, autre zone cruciale de « l’étranger proche », semble également problématique. L’indépendance des républiques soviétiques, encouragée par B. Eltsine entre 1989 et 1991, a engendré un vide géopolitique que les voisins (Iran, Turquie, Chine) et les amis récents de l’Otan (dont la France et les États-Unis) se sont empressés de combler. La présence occidentale n’est probablement que temporaire, en liaison avec les combats d’Afghanistan ; de même l’Iran chiite et marginalisé au sein de la communauté mondiale n’est sans doute pas le mieux placé pour s’imposer dans une région à majorité sunnite. La Turquie par la communauté de langue et la Chine par la puissance de sa demande et malgré la distance, sont en mesure d’offrir des débouchés directs et indirects pour la production d’hydrocarbures ainsi qu’une gamme complète de produits industriels et de services notamment financiers, totalement hors de portée de la Russie actuelle qui ne parvient pas à se réindustrialiser.
Comme au début du XXe siècle l’Asie centrale semble donc redevenir le pivot du grand jeu asiatique. Nous l’avons vu J. S. Mongrenier est très critique quant à l’usage des concepts de MacKinder, mais peut-être faut-il cependant relire la conclusion de l’article fondateur de 1904.

« Il est nécessaire de souligner que le remplacement du contrôle de la Russie par celui d’une autre puissance ne réduirait pas l’importance géographique de la position de pivot [de l’Asie centrale]. Que les Chinois par exemple, organisés par les Japonais, renversent l’Empire russe et conquièrent le territoire, ils pourraient constituer un péril pour le monde de la liberté simplement par qu’ils donneraient une façade océanique au ressources du grand continent, un atout jusqu’ici refusé au détenteur russe de la région ». H.J. Mackinder, the geographical pivot of History, in The geographical journal, dec. 1904, reproduit dans le numéro de dec 2004 de la revue.

Pour conclure revenons à la préface d’Yves Lacoste où l’on trouve cette définition : « La géopolitique est l’analyse des rivalités de pouvoir sur des territoires, grands ou petits, en tenant compte des forces de chaque protagoniste, mais aussi de leurs représentations c’est-à-dire de la manière dont chacun se représente la « réalité » au trois niveaux local, régional et mondial » Discipline jeune, née de la chute du mur de Berlin, la nouvelle géopolitique pose plus de questions q’elle n’offre de réponses décisives. Dès lors un bon essai réussi donne à connaître, ouvre la discussion et doit susciter l’envie d’approfondir. A ce triple point de vue l’ouvrage de Jean-Sylvestre Mongrenier touche à l’excellence.

Patrice Touchard

 Renseignements pratiques.

Jean Sylvestre Mongrenier, La Russie menace-t-elle l’Occident ?, par J.-S. Mongrenier, éditions Choiseul 2010, 16 € 15

 Le livre en une phrase.

Pays à la fois russe et asiatique, la Russie entend valoriser sa dimension eurasiatique ». Ne s’agit-il pas d’un prétexte pour s’éloigner de l’Occident et de ses valeurs ?

 Public concerné.

La qualité de l’écriture et la clarté de l’exposé autorisent une lecture par le « grand public ». Les universitaires y trouveront, de leur côté, des passages précieux et bien informés, en particulier sur les relations de la Russie et de ses voisins asiatiques.

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   L'auteur :

Patrice Touchard, Professeur en classe préparatoire ECS à Prépasup


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