Aller au contenu Aller à l'accueil plan du site rechercher Aide sur les raccourcis clavier

La Géopolitique de l'émotionLa Géopolitique de l’émotion
Les sentiments dirigent-ils le monde ?


Version imprimable de cet article Version imprimable

Acheter le livre

La géopolitique des mentalités trouve ici en Dominique Moïsi son porte parole. S’éloignant des catégories « sulfureuses » de civilisations d’un Huntington, il s’attache ici à comprendre ce qui motive, dans de vastes ensembles culturels et géographiques, les mouvements de fonds qui préfigurent la dynamique géopolitique du XXIe siècle.

Sa thèse est que se font face aujourd’hui trois perceptions du monde : un Occident dont l’anxiété entraîne la paralysie, un Extrême Orient rendu optimiste par son entrée réussie dans la modernité et prêt à tout oser, un Moyen Orient humilié et jeune, miné par la violence. Les conséquences sur les évolutions sociales, politiques, économiques du Monde sont considérables.

 L’espoir en Asie

La mondialisation a trop vite fait croire à l’inéluctable uniformisation des représentations, des cultures, des valeurs. Mais le temps passant, il apparaît qu’elle a rencontré dans la sphère identitaire une résistance inattendue et qui se renforce avec la mise en relation de plus en plus dense des différentes parties du Monde.

En Asie du Sud et de l’Est, les deux géants qui s’éveillent et leurs voisins redécouvrent les vertus de leur culture dans l’appréhension d’une modernité atteignable. La « Chininde » ne cherche plus à se protéger mais à conquérir sa place, confortée par sa croissance économique à deux chiffres et les signes ostensibles de sa modernité. « Soyez inventifs, osez, soyez grands, en somme, soyez modernes », disent aujourd’hui les slogans chinois ! L’Inde célèbre sans complexe de son côté ses nouveaux héros, tel Lakshmi Mittal. Finies les politiques de rattrapages : l’Asie veut égaler sans l’imiter l’Occident.

Cela ne signifie pas l’inéluctabilité d’un monde bientôt dominé par l’Asie. D’abord parce qu’il ne suffit pas d’être le centre commercial du monde pour garantir une suprématie politique. Ensuite parce que les obstacles sont nombreux : la pression croissante de centaines de millions de pauvres, les problèmes environnementaux croissants et la raréfaction des ressources sont des défis colossaux à relever. Mais l’Asie affronte ces questions avec optimisme, là aussi.

 L’humiliation arabo-musulmane

Accumulation de « retard » économique et social, insignifiance politique, humiliation israélienne et tutelle occidentale, déclin culturel, le monde arabe, et avec lui le monde musulman en général est-il condamné « à un malheur dont le pire est qu’il ne veut pas en sortir » ? A une « théologie de la libération » incarnée dans le fondamentalisme combattant qui attire une jeunesse impatiente ? Encore le fondamentalisme ne préjuge-t-il pas d’une conception optimiste de l’avenir, quand il n’entre pas dans une logique de la rétribution, le « sang pour le sang », sans perspective ni de paix ni de victoire.

La modernité ostentatoire des Etats du Golfe est l’exception. Le monde musulman s’enferme dans une « logique du déclin ». Dès lors il laisse place à la nostalgie de son unité passée, et, faisant semblant d’oublier ses divergences, regarde vers l’Iran qui a osé dire « Le temps des brimades est terminé ».

Les raisons invoquées par l’auteur sont nombreuses : rapport à Dieu basé sur la peur, scène politique publique contrainte par l’absence de démocratie, sphère privée moralement oppressive, appauvrissement intellectuel… Pourtant l’Egypte, la Turquie, l’Iran pourraient, dans certaines conditions, redevenir des modèles intellectuels et politiques positifs. Mais pas sans confiance en soi de la part des populations de ces pays eux-mêmes.

 L’Occident en proie à la peur

Et l’Occident (en y incluant le Japon) ? Est-il sujet à une « émotion qui l’étreint et apparaît surtout comme une réaction aux événements et aux sentiments se produisant ailleurs » ?

L’Occident, vieillissant, hanté par la mauvaise conscience de la colonisation et de la Shoah, apeuré de voir ceux à qui il donnait des leçons hier devenir des géants, semble obsédé par la sécurité. Pire, il ne croit plus en sa destinée. Le christianisme décline, les années Bush ont ruiné le rêve américain. L’Europe elle-même est, pour beaucoup, désenchantée : un organe gestionnaire, égalisateur par le bas et rigide. Et de nouvelles peurs, environnementales et technologiques, renforcent l’angoisse.

Pourtant l’auteur à raison de souligner que ceci n’est pas nouveau et que l’Occident a inscrit la peur dans ses réflexes depuis longtemps : millénarisme chrétien, peur du communisme des années 1920, de la bombe dans les années 1960. Le onze septembre n’a fait que réactiver de vieux réflexes en somme. La paranoïa est-elle passagère ?

La dernière partie porte sur les inclassables, et le plus important d’entre eux notamment, le monde russe, qui mélange tout à la fois peur, humiliation et espoir. L’ouvrage conclut sur une prospective du Monde en 2025.

Le livre de Dominique Moïsi n’échappe pas à quelques défauts. L’ampleur et l’immatérialité du sujet ne pouvait mener qu’à certaines généralisations dont il est d’ailleurs conscient. Le style peut parfois paraître lui-même émotionnel. On peut lui reprocher certaines catégorisations critiquables, certains rapprochements faciles, ainsi que le dernier chapitre prospectif et hautement discutable.

Cependant ce livre a deux grands mérites : il oblige le lecteur à réfléchir sur son environnement émotionnel et la façon dont il conditionne son rapport au monde. Ensuite il parle du monde dans une dimension éloignée des grands agrégats statistiques et des concepts abstraits qui passent généralement pour nécessaires à une approche objective des relations internationales, mais qui ne sont pas moins sujets à discussion.

Dominique Moïsi, assume donc parfaitement un rapport subjectif au monde et rappelle que celui-ci se construit d’abord dans les idées et par les hommes. Un principe qu’on ne remettra jamais assez au centre des études géopolitiques.

Jean-Marc Huissoud

 Renseignements pratiques.

La géopolitique de l’émotion : Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, Dominique Moïsi(Paris), Flammarion, 2008, 268 pages

Acheter le livre

   L'auteur :

Jean-Marc Huissoud, Professeur de géopolitique à Grenoble Ecole de Management


 - Navigation -

Accueil > Les Ressources > La bibliothèque

Contacter l'association :: 
Actualité ::  Profil :: 

 - Mots-clés -

Forum désactivé


RSS rubrique Afficher le contenu dynamique RSS de Antéios