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Le pouvoir d'abdiquerLe pouvoir d’abdiquer
L’abdication ou la vérité du pouvoir


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Avant tout, précisons : le pouvoir d’abdiquer n’est pas un livre de géopolitique. L’auteur, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, est un spécialiste de Fénelon et de la littérature des temps modernes. Il ne se livre pas à un travail historique. Il analyse la façon dont la littérature classique a analysé le geste ultime de l’abdication. Non pas bien sûr l’abdication forcée par les événements, mais le refus volontaire du pouvoir en partant de trois exemples précis : Dioclétien, Charles Quint et Richard II. Dans ce dernier cas, la démarche de Le Brun l’amène à faire totalement l’impasse sur les événements pour se concentrer sur la seule pièce de Shakespeare. En contrepoint, deux personnages incarnent la difficulté de l’abdication, Jacques II et surtout Philippe V d’Espagne. Cet ouvrage nous intéresse pourtant. Refus absolu du pouvoir absolu, l’abdication des souverains révèle la réalité du pouvoir tel que le concevait le XVIIe siècle. Et donc, d’une certaine façon, tel que nous le concevons encore.

 De Dioclétien à Charles Quint

Né en 245 en Dalmatie, Dioclétien a tenté de réorganisé l’Empire romain qui lui semblait trop vaste pour être dirigé par un seul homme. Il décide de partager le pouvoir central avec un autre « Auguste », Galère, et avec deux Césars, chacun régnant sur une partie de l’Empire. En 313 il abdique et choisit de finir sa vie à Salone. Les exégètes ont longtemps fait de ce renoncement un acte édifiant, symbole d’humilité et de dévouement au bien commun. Jusqu’à la redécouverte, au XVIIe siècle, des persécutions que Dioclétien avait fait subir aux premiers chrétiens. Son abdication est alors interprétée par la punition divine – une maladie de langueur qui autorise Galère à le chasser du pouvoir. Charles Quint fournit sans aucun doute l’exemple le plus achevé de renoncement au pouvoir suprême. Il abdique le 25 octobre 1555, un vendredi à 3 heures dont la tradition fait le jour et l’heure de la mort du Christ. Il se retire au monastère d’Yuste où il meurt en 1558. Dans ses instructions à son fils Philippe II il fournit l’explication de son geste : un affaiblissement progressif qui risque de se retourner contre son peuple, mais aussi le souci de sa gloire, une gloire qui ne sera effective que si son fils remplit au mieux sa fonction. Mais il y a plus. Le Brun nous rappelle que Charles a multiplié les retraites précédemment, y compris lors d’événements cruciaux. Il aime le retrait de l’action au milieu même de l’action. Il a été très marqué par son confesseur Adrien d’Utrecht, admirateur de L’Imitation de Jésus-Christ et futur pape sous le nom d’Adrien VI. Sur la tombe de cet homme austère, en total décalage avec la Rome de l’époque, une épitaphe qui explique le geste de l’Empereur : « Ci-Gît Adrien VI qui n’a rien jugé en sa vie de plus malheureux que le pouvoir suprême ». Cette dimension mystique est confortée par la pièce de Shakespeare. Richard abdique en un acte de dépouillement volontaire : il se voit comme son propre traître, traître à son être royal, indigne de régner.

 Abdiquer ou ne pas abdiquer…

En contrepoint, l’attitude de Jacques II qui, chassé du trône d’Angleterre par Guillaume d’Orange, refuse d’abdiquer même s’il sait inexistantes ses chances de reprendre le trône : Le Brun l’interprète comme un geste d’abandon à la volonté divine. Et surtout le cas exceptionnel de Philippe V. Petit-fils de Louis XIV, il devient roi d’Espagne à la mort de Charles II qui l’a désigné comme héritier dans son testament. Louis XIV hésite à accepter ce testament dont il sait qu’il déchainera la fureur de l’Europe ; en effet dès 1701 se forme la Grande Alliance entre l’Angleterre, l’Autriche et les Pays-Bas et débute la guerre de Succession d’Espagne. Les Alliés exigent l’abdication de Philippe. Devant les défaites, les Français acceptent de retirer leurs troupes d’Espagne en 1709, de retirer tout soutien à Philippe et même de financer la guerre des Alliés ! Malgré cet isolement et l’admiration qu’il éprouve pour son grand-père, Philippe ne se résout pas à abdiquer : c’est pour lui affaire d’honneur nous dit Le Brun. D’ailleurs Louis XIV refuse la dernière exigence des Alliés – mener lui-même la guerre contre son petit-fils, la guerre reprend, les divisions entre les Alliés éclatent et les victoires miraculeuses du maréchal Villars sauvent à la fois la France et le trône d’Espagne. Ce trône chèrement acquis, Philippe y renoncera en 1724. L’auteur nous explique qu’il s’est toujours vu comme un usurpateur, car sa mère Marie-Thérèse avait renoncé à la succession Louis XIV – une renonciation qu’annule le testament de Charles II. Le fils de Philippe lui succède mais décède aussitôt ce qui force Philippe à revenir de sa retraite. C’est en roi d’Espagne qu’il mourra en 1746, malgré lui !

 Le sens d’un geste insensé

Dès l’introduction l’auteur écarte les interprétations triviales, qui ne sont pourtant pas sans importance, comme la lassitude du pouvoir. Il s’oriente vers le dégoût de toute grandeur (le desengano espagnol ou distance de soi qui émerge aux temps modernes)… La retraite n’est pas le fait des seuls souverains de l’époque, mais aussi des mondains qui se réfugient à Port-Royal ou des grands seigneurs qui se font ermites. Cette remarque l’amène naturellement à insister sur la dimension religieuse de cet acte insensé : le sacre, un sacrement, rend le lien entre le souverain et le royaume indissoluble. Le roi est roi par filiation naturelle et volonté divine – comment pourrait-on les remettre toutes deux en question ?

Pour l’auteur, l’abdication s’inscrit dans la tradition du sacrifice du chef, la devotio des Romains que les chrétiens réinterprètent au sens de service de la volonté divine. Comme le Christ, le souverain a deux natures, privée et publique, la seconde s’identifiant au bien commun. Le « prince dévoué » n’hésite pas à sacrifier sa personne privée à sa personne publique. Partant de L’Imitation de Jésus, dont l’influence sur la spiritualité des Temps modernes fut considérable, Jacques Le Brun décèle dans l’acte d’abdiquer une spiritualité de l’abnégation (L’Imitation utilise indifféremment abdicare et abnegare) et de la vanité du monde. L’abdication renvoie ainsi à l’attitude négative centrale qui caractérise la vie chrétienne - attitude négative face au monde qui éloigne de Dieu. Dans sa conclusion, Jacques Le Brun approfondit cette négativité et la reprend à son compte. Il définit l’abdication comme « une radicalité morale, philosophique ou […] mystique qui désigne le centre caché de tout pouvoir, la force de la négativité au sein même de l’affirmation suprême. » Selon lui, il est dans la nature de tout pouvoir de tendre à un absolu. L’abdication peut être comprise comme « la prise de conscience de la visée nécessairement mise en échec de l’absolu du pouvoir ; en anticipant l’échec, l’abdication retournerait en exaltation de la volonté une inévitable déception […] L’acte d’abdiquer apparaîtrait donc comme la seule tactique permettant à la fois de manifester l’extrême du pouvoir (une volonté s’exprimant sans cesse) et de contourner, en choisissant le moment favorable, le caractère mortel de l’absolu de ce pouvoir… ».

Le lecteur se demandera sans doute quel est le « caractère mortel de l’absolu du pouvoir ». Le Brun ne le dit pas explicitement, mais nous ne pensons pas trahir sa pensée en le cherchant dans sa légitimité. Le pouvoir ne peut exister que dans la mesure où il se pense totalement légitime. C’est ainsi qu’il peut faire face aux situations d’exception et déployer toute sa puissance, et c’est ce droit de trancher dans les circonstances extrêmes qui démontre qu’il est le pouvoir : « Est souverain celui qui décide sur la situation d’exception » expliquait Carl Schmitt. Mais cette affirmation est mortelle car, comme nous le révèle l’auteur, « le secret du roi est qu’il n’est pas le roi ». Le secret du pouvoir est qu’il n’est pas le pouvoir. Jacques Le Brun le démontre à partir du premier des Discours sur la condition des grands de Pascal. Il y raconte l’allégorie du naufragé jeté sur un rivage inconnu ; les indigènes le prennent pour leur souverain qui vient de disparaître. Considéré comme le souverain, se conduisant comme le souverain, cet inconnu devient le souverain. Et pourtant il ne possède aucune légitimité autre que le hasard. Le but de Pascal, on s’en doute, n’est pas de saper l’ordre social ni d’inviter à la révolution. Il s’agit d’une nouvelle manifestation de la « pensée de derrière », « une pensée plus cachée, plus véritable » : fondé sur le hasard, l’ordre social n’en est pas moins justifié – par l’ultime volonté de Celui qui lance les dés, par la nécessité de fonder la société quelle qu’elle soit, par la faiblesse de la nature humaine qui est incapable de bâtir sur d’autres fondements. Quant aux « demi-habiles », ceux qui se croient supérieurs au peuple ordinaire parce qu’ils ont décelé l’origine du naufragé et qui appellent à son renversement, on sait ce que Pascal en pensait : des sots parmi les sots, d’autant plus sots qu’ils se croient intelligents. Ce n’est pas à eux que s’intéresse Pascal, mais aux Grands – nous dirions aux puissants – qu’il invite à accepter cette « grandeur d’établissement » sans en être dupes et à adopter une « double pensée » - conscience de la fragilité de leur condition et en même temps volonté d’assumer leur rôle. Une vie en parallèle, sur deux modes différents. L’abdication serait justement le refus de cette « double pensée ». Refus du pouvoir, elle est en même temps refus de la grandeur, de la condition des Grands. Le poids de la double pensée est-il si lourd à porter ? Le fait est que plusieurs de nos monarques sont accablés par le doute : Richard II se voit comme un traitre et Philippe V comme un usurpateur. On pense à de Gaulle, le dernier de nos monarques à avoir abdiqué, et à son aveu : « Triste comme la grandeur ».

 Questions sans réponses

Il est difficile de critiquer un ouvrage original, bien rédigé et profond. Il est cependant honnête de signaler qu’il n’est pas d’accès aisé : certains débats sont complexes et la pensée de l’auteur nécessite d’être approfondie. Notre principal reproche prendra donc l’allure d’un hommage : l’ouvrage est trop court, il ouvre trop de pistes qu’il n’approfondit pas. L’auteur cite quelques abdications célèbres, dont celle du général de Gaulle, mais il n’ose pas s’aventurer au-delà de « ses » Temps modernes. Il signale que l’abdication ne concerne pas les seuls Grands, mais aussi les peuples qui peuvent renoncer à leurs projets et préférer s’auto-dissoudre. Veut-il dire que le doute peut ronger les nations comme les individus, les persuader que leur puissance et jusqu’à leur existence est illégitime ? Est-ce une allusion au climat actuel de « repentance » ? Le pouvoir ne peut s’interroger en permanence sur sa légitimité au risque de paralyser son action. Peuples et dirigeants ont également besoin de la « double pensée » : se savoir usurpateurs, se conduire en souverains légitimes.

Pascal Gauchon

 Renseignements pratiques.

Jacques Le Brun, Le pouvoir d’abdiquer, Gallimard 2009, 276 pages

 Le livre en une phrase.

L’abdication volontaire manifeste « une radicalité qui désigne le centre caché de tout pouvoir, la force de négativité au sein même de l’affirmation suprême ». Elle révèle la réalité du pouvoir : le secret du roi est qu’il n’est pas le roi.

 Public concerné.

L’ouvrage nécessite de l’intérêt pour la littérature, la philosophie politique et pour le Grand Siècle. Il intéressera donc un public divers, cultivé, soucieux d’approfondir les fondements ultimes du pouvoir. Le lecteur qui fait cet effort constatera avec satisfaction, mais sans réel étonnement, que ce détour par l’âge classique nous ramène à nos préoccupations actuelles.

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   L'auteur :

Pascal Gauchon, Enseignant en classe préparatoire ECS à Ipésup.


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