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Géopolitique du changement climatiqueGéopolitique du changement climatique
De Rio à Copenhague


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Cédric Télenne

Il est possible d’écrire une géopolitique de l’environnement, on le savait depuis la publication en 2005 d’un rapport Anteios consacré à ce thème. Mais, depuis 2005, la question a fait couler beaucoup d’encre et l’ouvrage sz François Gemenne fait le point sur l’avancée des débats, à quelques mois de la tenue de la conférence de Copenhague (décembre 2009) qui devait ouvrir un « après-Kyoto » marqué par des engagements plus ambitieux en matière de lutte contre le réchauffement climatique.
L’auteur, docteur en sciences politiques, enseignant à Sciences-po et à l’université Paris XIII, se propose de montrer comment le réchauffement climatique est devenu un sujet crucial de politique internationale, et ce depuis la constitution du Groupe international d’étude du climat (GIEC) en 1988 et la signature à Rio en 1992 de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CNUUC), premier traité international sur le sujet. La question principale de l’ouvrage est de savoir comment le changement climatique affecte les sociétés humaines (325 millions de personnes seraient déjà affectées dans leur vie quotidienne par celui-ci…), mais surtout comment il transforme les relations entre les Etats. En effet, les Etats les plus pauvres et les moins responsables du changement climatique sont et seront à l’avenir les plus touchés par le phénomène, tandis que d’autres, les plus riches, ignorent souvent leurs responsabilités : à réchauffement climatique, refroidissement géopolitique

 Un risque global

L’ouvrage débute par un chapitre qui réalise un état des lieux des émissions des gaz à effet de serre dans le monde. Les spécialistes du GIEC tablent sur une augmentation des températures comprise entre 1,8 et 4°C au cours du XXIe siècle, selon des estimations assez larges, alors qu’elle s’établit à 0,7°C au cours du XXe siècle. Les différents gaz à effet de serre (GES) et les activités responsables sont passés en revue, dressant un constat assez anxiogène - sans évoquer, au passage, les contestations émanant de certains « climatosceptiques ». Au contraire, l’auteur rappelle que, méthodologiquement, cette comptabilité inquiétante ne prend pas en compte les émissions des transports aérien et maritime car il est quasiment impossible de distinguer la « nationalité » de ces émissions.
Reste que 70 % des émissions depuis les années 1950 sont le fait d’1 milliard d’êtres humains seulement, issus des pays industriels développés. Les responsabilités par nations sont communes, mais différenciées : la Chine est désormais le premier pollueur mondial, elle a détrôné les Etats-Unis depuis 2005, eux-mêmes devançant l’Union européenne, la Russie, l’Inde, le Japon et le Brésil (toutefois, les impacts de la déforestation ne sont pas comptabilisés dans ce classement). Mais jusqu’où faire remonter les responsabilités historiques ? Certes, le phénomène de réchauffement climatique est connu depuis la fin du XIXe siècle, mais le premier rapport du GIEC attribuant avec certitude l’origine du changement climatique aux émissions de gaz à effet de serre ne date que de 1990. Avant cette date, les pays peuvent plaider l’ignorance…

 Des impacts majeurs

Les impacts attendus et les enjeux de sécurité sont abordés ensuite, dans les deuxième et troisième chapitres. Là encore, le constat de l’inégalité entre les pays et les populations s’impose. Selon le GIEC, le relèvement du niveau des mers sera en moyenne de 18 à 60 centimètres (certains auteurs avancent même 1 mètre avant la fin du siècle) touchant les régions côtières et deltaïques (Gange, Mékong, Godavari, Nil…), certains Etats insulaires (Tuvalu, Maldives, Marshall), de larges pans de certains pays (Egypte, Bangladesh, Pays-Bas). Le manque d’eau potable devrait s’aggraver dans des zones déjà soumises au stress hydrique. Désertification, faim, malnutrition, maladies virales sont autant de dommages collatéraux. Une compétition pour l’espace a déjà débuté, l’Arabie saoudite achetant 1,6 millions d’ha cultivables en Indonésie par exemple.
De quoi renforcer au total les difficultés déjà immenses des pays les moins avancés : selon l’indice synthétique de vulnérabilité calculé par l’agence privée Maplecroft, les dix pays les plus vulnérables sont les Comores, le Burundi, la Somalie, le Yémen, le Niger, l’Erythrée, l’Afghanistan, l’Ethiopie, le Tchad et le Rwanda. Autant de nations déjà classées parmi les moins avancés de la planète ! Mais l’auteur pointe également certains effets positifs (rares), dans un exercice de science-fiction qui fait de la Sibérie un terroir fertile dans quelques décennies.
Conséquence de ces transformations, la notion de « réfugié environnemental » émerge au milieu des années 1980 dans un rapport du PNUE. Le phénomène semble s’amplifier, en particulier dans les années 2000 avec les hordes de déplacés à l’occasion du tsunami indonésien (2004), du séisme au Cachemire ou de l’ouragan Katrina en Louisiane (2005). Dans ce dernier exemple, on sait d’un tiers des habitants qui ont fui la Nouvelle-Orléans ne sont jamais revenu dans la ville. De même, 3 000 habitants de Tuvalu dans le Pacifique Sud ont déjà migré vers la Nouvelle-Zélande, quittant leur île paradisiaque pour la banlieue d’Auckland ! Il existerait d’ores et déjà 26 millions de réfugiés climatiques selon le rapport Stern (2007), sans qu’ils ne disposent du statut juridique de réfugié (sauf dans le cas de la Suède et de la Finlande qui accordent l’asile politique à quelques déplacés pour cause environnementale). L’auteur avance le chiffre de 150 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050.
Dans cette optique, le Darfour est-il le premier conflit directement engendré par le changement climatique ? Certains spécialistes à l’ONU avancent qu’il serait causé par les migrations d’éleveurs nomades du Nord-Darfour menacé de désertification vers les terroirs plus fertiles du Sud occupés par des tribus arabes sédentaires ; en réalité, il ne s’agit que d’une cause parmi d’autres : rivalités ethniques, explosion démographique, enjeux pétroliers, dictature centralisatrice d’El-Béchir, instrumentalisation des milices jajawid.

 Les arènes de l’écopolitique

Les chapitres 4 à 6, puis plus loin le chapitre 8, font le point sur les mécanismes de la coopération internationale et les politiques étatiques menées. Pour défendre le « bien public mondial » que constitue l’environnement, la mobilisation internationale s’est faite par étapes : la première conférence de l’ONU sur le sujet s’est tenue en 1979 mais c’est la création du GIEC en 1988, qui selon l’auteur constitue un moment charnière. Il réalise la synthèse de tous les travaux scientifiques sur le sujet ; à l’occasion du dernier rapport, 3 500 chercheurs y ont participé en tant qu’auteurs ou relecteurs. Il représente la doxa en matière environnementale, parfois contestée (on se remémore le scandale récent provoqué par la divulgation de chiffres erronés de la fonte des glaciers himalayens…). C’est lui qui ouvre la voie à la première Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC), signée en 1992 et entrée en vigueur en 1994.
Depuis lors, les négociations n’ont jamais cessé, avec comme point d’orgue le protocole de Kyoto en 1997. Il fixe un objectif général de réduction de 5,2 % du niveau d’émission de GES d’ici 2008-2012 par rapport à 1990 : un objectif à la fois ambitieux et dérisoire :

  • ambitieux, car il s’agit d’un « signal », d’une « impulsion » vers des engagements futurs ;
  • ambitieux encore car il met en place une méthode à travers les « mécanismes flexibles » : marché du carbone (les fameux « permis de polluer » utilisés par la seule UE à l’échelle internationale), mécanisme de développement propre (MDP : investissements dans les pays en développement contre crédits d’émission), mise en œuvre conjointe (même principe que le MDP, mais dans les pays industrialisés) ;
  • dérisoire cependant car il relève d’un piètre compromis politique et se révèle largement insuffisant, dans la mesure où il faudrait réduire de 80 % les GES dans les seuls pays industrialisés pour limiter la hausse de la température moyenne à 2°C d’ici 2050. Il découle de ces engagements internationaux des politiques plus ou moins volontaristes à l’échelle nationale, selon deux logiques : celle de l’ « atténuation » (exemple de la taxe carbone), celle de l’ « adaptation » (plan canicule en France après l’été 2003, plan Delta aux Pays-Bas contre la hausse du niveau des mers). Quoiqu’il en soit, la question du financement des politiques se pose cruellement, notamment dans les pays en développement.

 Une question de justice… et de gros sous !

L’ouvrage présente la particularité d’embrasser des questions philosophiques « équité, éthique, justice », qui occupent une partie des négociations politiques internationales (chapitre 7).
C’est d’abord la question de la justice intergénérationnelle qui est au coeur de l’approche du développement durable : nos parents sont-ils responsables de la situation actuelle ? Et surtout quelle Terre laisser à nos enfants ? L’auteur écrit : « La quantité de gaz à effet de serre émis par une génération n’est absolument pas proportionnelle aux impacts qui seront subis par cette génération et nos émissions d’aujourd’hui affecteront la génération prochaine et la suivante bien plus qu’elles n’affecteront notre génération ». Il en conclut qu’il faut agir, et vite ! Suivant le rapport Stern, il évalue le coût de l’action entre 1 et 2 % du PIB mondial par an tandis que le coût de l’inaction monterait entre 5 à 20 % du PIB par an.
C’est ensuite la question de l’équité entre les pays : ainsi, le protocole de Kyoto traite différemment les pays industrialisés des pays en développement, reconnaissant le droit de ceux-ci à s’industrialiser si bien qu’ils ne sont pas engagés sur des objectifs chiffrés ; toutefois, la question du financement des efforts à fournir, dans le cadre d’une « justice redistributive », n’est pas réglée : les pays industriels développés doivent-ils payer une « dette écologique » aux pays en développement ? Ils sont loin de le faire pour l’heure, l’auteur rappelant que l’aide publique au développement demeure infime par rapport aux engagements pris par les pays industriels depuis les années 1970.
Autant de questions que devait trancher la conférence de Copenhague, que l’auteur annonce comme cruciale à tous égards : « La conférence arrive à un moment particulièrement critique de la lutte contre le changement climatique : si les émissions globales de gaz à effet de serre ne commencent pas à baisser d’ici 2020 au plus tard, il sera vraisemblablement impossible de limiter les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre à un niveau acceptable (…). La fenêtre d’opportunité est donc très limitée » (p. 230). Une fenêtre qui semble aujourd’hui s’être largement refermée…

L’ouvrage n’est pas à proprement parler novateur, mais il constitue une synthèse assez fouillée de la question et peut se révéler utile, notamment pour le lecteur qui cherche à comprendre comment travaille le GIEC, quels sont les objectifs de Kyoto ou les enjeux de Copenhague, quels débats divisent la communauté internationale sur la question du réchauffement climatique par exemple. Bref, il va plus loin que bien des livres rédigés sur la question. Très structuré et didactique, appuyé sur une bibliographie conséquente à laquelle l’auteur renvoie régulièrement, l’ouvrage montre que le réchauffement climatique est un formidable catalyseur de risques et propose une analyse fouillée des négociations internationales autour de la question du réchauffement climatique.
Revers de la médaille, on peut reprocher à l’auteur de se perdre parfois dans des détails assez techniques, notamment s’agissant des mécanismes de gouvernance mis en place (par exemple, les différentes Conférences des Parties faisant suite à la CCNUCC, chapitre 10). Certains tableaux de synthèse, fort bien réalisés, pouvaient remplacer des explications un peu fastidieuses, comme le tableau 5 sur les principaux impacts attendus du réchauffement climatique en fonction de la hausse de températures ou comme le tableau 6 sur les impacts régionaux différenciés du réchauffement climatique. Le dossier cartographique central, qui a le mérite d’être en couleurs, présente en revanche des cartes muettes et peu dynamiques.
Surtout, l’ouvrage semble déjà dépassé, pâtissant à son corps défendant de l’échec de la conférence de Copenhague, alors que le propos de l’auteur consiste plutôt à montrer que la Communauté internationale est condamnée à réussir ce grand rendez-vous qui devait ouvrir l’ère de l’ « après-Kyoto ». On en est revenu depuis… et ce que l’on peut reprocher à l’auteur, c’est que l’on ne sait pas très bien pourquoi après avoir lu son livre. C’est qu’il ne prend pas en compte la montée des critiques climato-sceptiques, qu’il fait peu de cas du coût de la lutte contre le réchauffement climatique (en particulier pour les industries du Nord déjà en crise), qu’il n’analyse pas le phénomène de mode que représentent bien des postures environnementalistes et qui explique leur superficialité : il n’est que de voir le ballet des avions autour de l’aéroport de Copenhague, lors du réchauffement climatique, pour en avoir la preuve !

Cédric Tellenne

 Renseignements pratiques.

François Gemenne, Géopolitique du changement climatique, Armand Colin 2009, 255 pages.

 Le livre en deux phrases.

Le réchauffement climatique est devenu en quelques années un enjeu de géopolitique internationale et il cristallise une nouvelle opposition Nord-Sud. Face aux impacts inquiétants et différenciés que l’on peut en attendre, divers mécanismes de coopération internationale se sont mis en place qui, de Rio à Copenhague, en passant par Kyoto et Johannesburg, montrent la volonté des Etats de prendre ce problème à bras le corps.

 Public concerné.

Par son thème et le titre choisi, l’ouvrage s’adresse à un public le plus large possible, inquiet de savoir comment les changements climatiques affecteront notre Planète et les relations entre Etats. Toutefois, il se révèle d’une lecture assez ardue et, par son côté assez technique, s’adresse plutôt à un public d’enseignants, d’étudiants et de lecteurs avertis.

 Mots-clefs.

Environnement. Ecologie. Risque. Réchauffement climatique. Réfugié écologique. Relations internationales.

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