L’auteur, journaliste au New York Times, se vante en quatrième de couverture d’avoir consulté 50 000 documents inédits et d’avoir réalisé les interviews de nombreux acteurs dont dix anciens directeurs de l’agence.
Etait-ce bien la peine ? Le résultat est une étude mal ficelée et incomplète, ruminant une thèse caricaturale exposée elle aussi en quatrième de couverture : « Pourquoi onze présidents des Etats-Unis et trois générations d’agents de la CIA ont été incapables de comprendre le monde ? » Si bien qu’en refermant l’ouvrage, le seul commentaire qui vient à l’esprit est : « Bande d’incapables ».
La dérive de la CIA
L’ouvrage s’efforce de montrer que la CIA a peu et mal rempli sa mission – renseigner de façon objective le Président. C’est pourtant la mission que lui assigne Truman quand il la crée en 1947 : lui fournir un simple « journal », selon sa formule, parfaitement informé.
Mais la CIA succède à l’OSS dont les actions secrètes pendant la seconde guerre mondiale étaient montées par des baroudeurs romantiques. Une « atmosphère de cape et d’épée » que le président Johnson reprochera plus tard à la CIA. Les membres de l’OSS se retrouvent tout naturellement aux postes de commande de la nouvelle agence : ainsi Frank Wisner, ancien directeur des opérations de l’OSS en charge des « opérations clandestines » contre l’URSS ou Allen W. Dulles, numéro deux de l’OSS qui deviendra directeur de la CIA sous Eisenhower – il est le frère de Foster Dulles, alors secrétaire d’Etat. L’auteur se délecte de la description des « coups tordus » des débuts de la guerre froide – intervention dans la vie politique des alliés et surtout tentatives avortées pour créer des maquis en Albanie, en Ukraine ou en Chine, des opérations de pieds nickelés qui seraient amusantes si elles n’avaient provoqué des milliers de morts. Il est vrai que certaines opérations sont coordonnées en liaison avec l’espion anglais Philby qui se révèlera un agent double …
Fort d’un si bon début, la CIA étend ces méthodes au monde entier dans le cadre de la guerre globale qu’elle mène à l’URSS. Tim Weiner concède deux uniques réussites, toutes deux de 1953 : le coup d’état contre Arbenz au Guatemala, pourtant mené par Al Haney qu’il qualifie de « bel incapable » (encore un), et celui contre Mossadegh en Iran. Pour le reste des échecs : échec à Cuba lors de la Baie des Cochons, échec dans la création de maquis anticommunistes chinois à la frontière de la Birmanie dont les membres se transformeront en marchands de drogue, échec en Indonésie où la CIA tente de renverser Soekarno en 1958, échec au Viêtnam bien sûr, plus tard en Iran ou au Liban où les Etats-Unis auront le plus grand mal à faire libérer leurs otages et à empêcher les attentats contre leurs soldats.
Des pratiques illégales
En même temps les méthodes de la CIA deviennent de plus en plus contestables. Les premières prisons secrètes apparaissent dès les années 1950 (au Japon, en Allemagne, à Panama). Pour faire parler les suspects, on expérimente des drogues nouvelles comme le LSD. La plus célèbre de ces opérations douteuses concerne les tentatives d’assassinat de Fidel Castro en utilisant des tueurs de la mafia. Cet événement est essentiel car ces opérations ont été directement ordonnées par son frère Robert, ministre de la justice ( !), dans un secret total. L’auteur fait de cette décision le début d’une utilisation de la CIA par les présidents en violation complète de la légalité.
Johnson et Nixon lui demanderont même d’espionner les pacifistes américains sur le sol américain, ce qui viole la charte de la CIA. Le summum sera atteint lors de l’Irangate quand, pour tourner le refus du Congrès d’aider les contras anticommunistes au Nicaragua, la CIA organise des ventes d’armes à l’Iran afin d’obtenir l’argent nécessaire (elle livrera en tout 2 000 missiles antichars, 18 missiles anti-aériens, des pièces détachées et des informations).
Les conséquences se verront après 2001 : informations truquées pour accréditer la fiction des « armes de destruction massive » iraniennes, enlèvement de plus de 3 000 islamistes présumés enfermés dans les prisons spéciales de la CIA et interrogés durement, incapacité à mettre la main sur Ben Laden…
Et le renseignement ?
Pendant ce temps, la mission principale de l’agence est sacrifié. L’auteur se délecte à énumérer les prédictions erronées : la Chine n’interviendra pas en Corée ; l’URSS n’implantera pas de missiles à Cuba ; la Grèce n’attaquera pas Chypre ; Moscou n’envahira pas l’Afghanistan ; l’Iraq n’attaquera pas le Koweït… Cette constance dans l’erreur se retrouve jusque dans les « détails » : en 1999, c’est la CIA qui donne comme coordonnées d’un objectif stratégique… celles de l’ambassade chinoise à Belgrade. L’erreur se fait aussi par omission : ni l’opération de Suez, ni la révolte de Budapest, ni la chute du shah ni bien sûr les attentats du 11 septembre n’ont été prévus.
On aimerait que l’auteur explique ces ratages, mais on ne peut que deviner ses explications à travers quelques allusions éparses : l’ampleur des moyens consacrés aux « opérations secrètes », le faible nombre d’agents connaissant le terrain (il n’y en qu’un à Budapest en 1956) , la confiance dans la haute technologie plus que dans le renseignement humain, la dépendance à l’égard de certains services étrangers comme le Mossad qui peuvent manipuler la CIA, l’influence de l’idéologie et du politique qui conduisent à sa plus grande erreur, selon l’auteur : avoir exagéré la puissance soviétique.
La dernière partie de l’ouvrage s’intitule « l’expiation » et évoque une descente aux enfers qui se termine par des « funérailles » (le titre du dernier chapitre) : déballages publics à partir de la commission Church – dont l’auteur ne dit malheureusement presque rien -, méfiance des présidents, reproches sur son incapacité à prévoir les attentats de 2001 et, finalement, soumission à une direction nationale du renseignement dont elle n’est plus qu’une antenne.
Tout ce qui est excessif est insignifiant
« La CIA était incapable de remplir son rôle de service de renseignement des Etats-Unis ».
Animé par une thèse si peu nuancée, l’auteur ne se donne pas les moyens d’une réflexion sereine. Il est d’ailleurs amené à se contredire et à évoquer divers succès de la CIA : la mort de Che Guevara, la chute d’Allende à laquelle on pourrait ajouter le contrôle de l’Amérique latine dans les années 1960 et 1970, la chute de Soekarno, le soutien aux rebelles afghans (même si leur victoire était riche de nouveaux problèmes). Au détour d’une phrase on apprend que la CIA avait prévenu que la guerre ne pouvait être gagnée au Viêtnam, que les Iraniens s’apprêtaient à occuper l’ambassade américaine de Téhéran, que les bombardements aériens sur la Serbie était peu efficaces… En fait cet ouvrage est plus intéressant par ce qu’il apprend sur l’auteur et les Etats-Unis que par ce qu’il apprend sur la CIA.
D’abord l’auteur est un journaliste anglo-saxon. On pourra apprécier le ton alerte et les épisodes peu connus longtemps décrits (ainsi les opérations derrière le rideau de fer). Mais on regrettera l’absence totale de rigueur et de synthèse : aucune description d’ensemble de la CIA, de son organigramme, de son budget (il est secret sans doute, mais estimé à 3 milliards de dollars minimum), de ses moyens d’action. On s’étonnera du peu de place accordé à certains épisodes essentiels comme la chute d’Allende [1] . Rien sur les missions d’espionnage (ou de contre espionnage) économiques qui prennent une importance croissante après 1981. Peu de choses sur l’Europe après les années 1950 ou sur le grand déballage des années 1970 qui contribue à déstabiliser l’agence.
L’auteur est un Américain. On sent chez lui une gêne manifeste à l’égard des pratiques de la CIA. Comme si une agence de renseignements devait (et pouvait) se cantonner à des méthodes de la plus haute moralité. Cela peut expliquer qu’il refuse de porter au crédit de la CIA certains succès comme le Chili ou l’Indonésie – mais alors pourquoi le faire dans le cas du Guatemala ? Plus généralement, c’est la notion de « secret » qui est en question, par exemple quand il cite cette réflexion cynique de Nixon : « Ce qui est secret est légal ». Dans un pays qui fait de la transparence une vertu et du mensonge un crime, peut-il exister une agence d’espionnage ailleurs que dans un angle mort de l’idéologie ? Cette question n’est pas abordée.
Enfin l’auteur est clairement engagé à gauche. On retrouve chez lui tous les thèmes des militants pacifistes des années 1970 ainsi qu’une charge contre les conservateurs accusés d’avoir exagéré en permanence le danger soviétique. Aucun président ne trouve grâce à ses yeux, à la seule exception d’Eisenhower, peut-être parce que, militaire, il fut le premier (et le seul) à comprendre le pouvoir du « complexe militaro-industriel » et à le dénoncer. C’est à lui que l’auteur emprunte la formule qui donne à l’ouvrage son titre, quand il confie à Kennedy qu’il lui laisse, avec la CIA, « des cendres en héritage ».
D’une certaine façon, cet ouvrage tombe bien. Dans le conflit que se livrent depuis les années 1970 les « deux nations » américaines [2] , l’Amérique profonde conservatrice et les mégalopoles urbaines du littoral, la première donnait l’impression de l’avoir emporté nettement. La victoire de Barack Obama apparaît comme la revanche de la seconde. L’occasion de rouvrir des dossiers compromettants ?
Renseignements pratiques.
Des cendres en héritage, Tim Winer. L’histoire de la CIA, Doubleday, New York, 2007/Editions de Fallois, Paris 2009.
Le livre en une phrase.
Comment la CIA a dévié de sa mission de renseignement pour devenir un centre d’opérations clandestines et souvent illégales.
Public concerné.
Tous ceux qui ont envie de conforter leur anti-américanisme (ce qui fera de nombreux lecteurs) et que les anecdotes croustillantes distrairont. Certainement pas ceux qui recherchent un ouvrage d’histoire.

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